10/06/2026
LES MURS INVISIBLES
Le TGV, le Québec et notre rapport à l’avenir
Le débat entourant le projet de train à grande vitesse entre Québec et Toronto dépasse largement la question d’un tracé, d’un budget ou même d’un mode de transport. À mes yeux, il révèle quelque chose de beaucoup plus profond : notre rapport collectif à l’avenir, notre capacité à imaginer le territoire de demain et, peut-être plus fondamentalement encore, notre confiance en nous-mêmes.
Bien sûr, un projet de cette ampleur doit être étudié avec rigueur. Les coûts doivent être connus, les impacts compris, les terres agricoles protégées lorsque nécessaire, les milieux naturels respectés et les communautés concernées entendues. Aucun grand projet ne devrait avancer dans l’arrogance technocratique ou dans le mépris du territoire. Mais il existe une différence fondamentale entre analyser pour mieux décider et analyser pour ne jamais décider.
Depuis quelques décennies, j’ai parfois l’impression que le Québec est devenu l’un des endroits les plus compétents au monde pour réfléchir à ce qu’il ne faut pas faire. Nous analysons. Puis nous réanalysons. Nous commandons des études, puis des contre-études, puis des études complémentaires. Nous consultons, puis nous consultons sur les résultats des consultations, puis nous analysons les préoccupations exprimées lors des consultations précédentes. La réflexion est essentielle. Le dialogue est indispensable. La prudence est une qualité. Mais à un certain moment, une société doit également choisir une direction. Car pendant que nous perfectionnons nos processus, d’autres perfectionnent leur avenir. Pendant que nous cherchons le consensus parfait qui, en réalité, n’existe presque jamais d’autres construisent des projets imparfaits qui, malgré leurs défauts, transforment leur territoire, leur économie, leurs villes et leur qualité de vie.
Lorsque je voyage en Europe et surtout en Asie, je ne vois pas des sociétés parfaites. Je vois des gouvernements qui commettent des erreurs, des projets qui dépassent leurs budgets, des décisions contestées et parfois même des échecs retentissants. Mais je vois aussi autre chose. Je vois des gares qui deviennent de véritables portes d’entrée sur la ville. Je vois des quartiers entiers conçus autour du transport collectif. Je vois des espaces publics où les citoyens se rencontrent naturellement. Je vois des infrastructures qui ne transportent pas seulement des personnes, mais des idées, des talents, des cultures et des possibilités. Je vois des projets qui contribuent à créer de la beauté.
Et cette beauté, aucun indicateur économique ne la mesure réellement.
Aucun tableau Excel ne comptabilise le sentiment de fierté d’un peuple qui réalise quelque chose de remarquable. Aucune analyse financière ne peut calculer la valeur d’un paysage mieux intégré, d’une ville plus humaine, d’un réseau qui rapproche les gens ou d’une génération qui grandit en croyant qu’elle est encore capable d’accomplir de grandes choses. Derrière les succès comme derrière les erreurs, je perçois chez ces sociétés une volonté profonde de participer au mouvement du monde. Elles semblent avoir compris que l’avenir n’est pas quelque chose qui arrive tout seul. Il se construit. Parfois maladroitement. Parfois à grand coût. Parfois avec des erreurs qu’il faut corriger. Mais il se construit aussi avec talent, audace, intelligence et vision. Car si nous entendons souvent parler de leurs échecs, nous parlons beaucoup moins des réalisations exceptionnelles qu’elles ont su créer : des réseaux de transport admirés partout sur la planète, des quartiers inspirants, des villes plus fluides, des espaces publics plus accueillants et des infrastructures qui améliorent concrètement la vie de millions de personnes. Elles ont compris qu’aucun avenir ne se bâtit dans l’attente perpétuelle du projet parfait.
À Séoul, à Tokyo, à Singapour, à Barcelone ou à Copenhague, les débats existent aussi. Les oppositions existent. Les dépassements de coûts existent. Les préoccupations citoyennes existent. Pourtant, derrière ces discussions demeure toujours une question fondamentale : que voulons-nous devenir ?
Et c’est précisément cette question qui me semble parfois absente de nos débats.
Nous parlons abondamment de ce que nous risquons de perdre, mais beaucoup moins de ce que nous pourrions devenir. Nous parlons de protection, mais rarement de rayonnement. Nous parlons de préservation, mais rarement de projection. Nous parlons de limites, mais rarement d’horizon.
Pourtant, l’histoire du Québec n’est pas celle d’un peuple qui pensait petit. Le Québec qui a créé Hydro-Québec ne pensait pas petit. Le Québec qui a construit le métro de Montréal ne pensait pas petit. Le Québec de la Baie-James ne pensait pas petit. Les artisans de la Révolution tranquille ne pensaient pas petit. Ils n’avaient pas toutes les réponses. Ils n’avaient pas toutes les garanties. Ils n’avaient certainement pas la certitude du succès. Mais ils possédaient une conviction qui semble parfois plus rare aujourd’hui : celle que le Québec pouvait accomplir des choses qui dépassaient son époque.
Voilà pourquoi le débat sur le TGV me semble si révélateur. Non pas parce qu’il s’agit nécessairement du projet parfait ni parce qu’il serait automatiquement rentable. Il est révélateur parce qu’il agit comme un miroir. Il nous oblige à nous demander si nous croyons encore en notre capacité collective de bâtir quelque chose de plus grand que nous-mêmes.
L’urbanisme conscient nous enseigne qu’une infrastructure n’est jamais seulement un ouvrage d’ingénierie. Elle est aussi un acte culturel, territorial et humain. Un train ne transporte pas uniquement des voyageurs. Il transporte des rencontres, des connaissances, des opportunités, des rêves et parfois même une nouvelle manière d’habiter un territoire. Il rapproche des régions, des familles, des universités, des entreprises, des cultures et des idées. Il rapproche parfois des destins.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir où le train passera. La véritable question est de savoir quel territoire nous voulons créer autour de lui. Un territoire fragmenté où chacun se replie derrière ses propres frontières mentales ou un territoire capable de se relier au monde tout en demeurant profondément lui-même. Négocier une agriculture innovante et multifonctionnelle pourquoi pas ça aussi ça dois changer.
Car je n’ai jamais vu une culture disparaître parce qu’elle voyageait. Je n’ai jamais vu une langue disparaître parce qu’elle dialoguait. Je n’ai jamais vu une nation perdre son âme parce qu’elle construisait des ponts. Les cultures disparaissent lorsqu’elles cessent de créer. Les nations s’affaiblissent lorsqu’elles cessent d’imaginer. Et les peuples rétrécissent lorsqu’ils finissent par croire que leur avenir doit être plus petit que leur passé.
Je ne rêve pas d’un Québec moins québécois. Je rêve exactement du contraire. Je rêve d’un Québec suffisamment sûr de lui pour regarder au-delà de ses frontières sans craindre de disparaître. Un Québec capable de protéger sa langue, sa culture, ses paysages et son identité tout en participant pleinement au monde. Un Québec qui ne choisit pas entre son identité et son avenir, mais qui comprend que l’une peut nourrir l’autre.
Car au fond, la plus grande richesse d’une société n’est ni son territoire, ni ses ressources naturelles, ni même ses infrastructures. C’est sa capacité à imaginer un avenir plus grand qu’elle-même. L’avenir n’est pas un lieu vers lequel nous nous dirigeons. C’est un territoire que nous construisons ensemble.
Et à force d’étudier l’avenir, nous risquons parfois d’oublier de le construire.
Mark Carney
Paul St-Pierre Plamondon