29/04/2024
«L’État vautour»
Nicolas Baverez, Le Figaro, 2024.04.29
L’État moderne a été créé en Europe à partir du XVIe siècle pour sortir des guerres de Religion, assurer la paix civile à l’intérieur et défendre la souveraineté du pays à l’extérieur. En France, il a constitué la nation. Et la Ve République a été fondée sur la restauration du pouvoir de l’État pour faire face aux tourmentes de l’histoire. Mais, au fil des décennies, l’État s’est retourné contre la République. Il est devenu obèse et impuissant, démultipliant les incertitudes et les risques qu’il est censé réassurer.
L’État constitue aujourd’hui une bulle spéculative. Depuis 1980, il a fait progresser la dette publique de 20% à 110,6% du PIB, soit 3100 milliards d’euros. Cette dette est aujourd’hui insoutenable, comme le soulignent les agences de notation financière. La croissance nominale est en effet inférieure aux taux d’intérêt, ce qui entraîne une explosion de la charge de la dette qui atteindra 84 milliards en 2027. Surtout, le surendettement public se trouve au cœur d’un modèle économique de décroissance à crédit, qui associe chute de la démographie (1,67 enfant par femme), stagnation de l’activité (croissance de 0,4% par an depuis 2019), diminution de la productivité, chômage permanent, double déficit commercial (100 milliards d’euros) et public (5,5% du PIB).
La France va droit vers un choc financier majeur comparable à celui de l’Italie en 2011 ou du Royaume-Uni en 2022. Le redressement de ses finances publiques constitue une urgence absolue. Il ne s’effectuera pas par la croissance dont l’État a détruit tous les moteurs. Il ne peut passer par une hausse des impôts, alors que les recettes publiques culminent à 52 % du PIB. La seule solution consiste dans la baisse des dépenses publiques qui atteignent 57,5% du PIB. Pourtant, Emmanuel Macron soutient contre toute raison que « nous n’avons pas un problème de dépenses excessives mais de moindres recettes ».
Contrairement aux États-Unis, les dépenses publiques ne sont pas affectées à l’offre, à l’investissement et à l’innovation, mais à l’entretien des clientèles publiques. Elles coûtent de plus en plus cher et ne rapportent rien. La France compte 5,7 millions de fonctionnaires, dont 2,5 millions dans l’État, 2 millions dans les collectivités, 1,2 million dans les hôpitaux. Leur nombre a encore augmenté de 59.000 en 2023, alors que les services de base de l’éducation, de la santé, des transports, de la politique ou de la justice s’effondrent. Les rémunérations et les retraites de la fonction publique représentent 40% du budget de l’État - dont 40 milliards de transferts masqués au régime de retraites des fonctionnaires. Les dépenses sociales s’élèvent à 900 milliards d’euros, alimentant la paupérisation de la population qui dépend aux deux tiers des transferts sociaux.
L’État, en se rapprochant de la faillite, se transforme en kleptocratie. La dette publique se réduit à une gigantesque spoliation des générations futures. Pour continuer à dépenser, l’État est désormais prêt à tout. Sa tentative de reporter sur l’Union européenne le financement des dépenses publiques françaises a fait long feu. Dès lors, il fait main basse sur la trésorerie des entités publiques bien gérées. Il pille les caisses de retraite excédentaires du secteur privé pour combler les déficits des régimes des fonctionnaires et prétend s’approprier les réserves de l’Agirc-Arrco, qui a veillé à l’équilibre des retraites complémentaires, pour financer sa pseudo-réforme.
Surtout, depuis le tournant de 1983, imposé par la f***e expérience de relance et d’étatisation de 1981 qui plaça notre pays aux portes du FMI, s’est instauré un contrat asocial qui consiste à renforcer la contrainte de compétitivité sur le secteur privé pour lui faire financer la sanctuarisation de l’improductivité du secteur public. Avec pour dernier avatar l’accord avec les contrôleurs aériens, qui ont obtenu d’être rémunérés comme les plus hauts fonctionnaires pour travailler un jour sur deux avec 25% de temps de pause et une retraite assurée dès 59 ans, le tout étant financé par les compagnies aériennes, donc en réalité par les passagers - quand bien même les contrôleurs français sont responsables de 80% des retards dans les vols en Europe.
Dans l’éducation, les établissements privés sont mis en accusation alors qu’ils obtiennent à condition sociale égale des résultats 20% supérieurs à ceux du public pour un coût par élève inférieur de 1200 euros par an. Au moment où la santé est touchée de plein fouet par l’inflation, l’État limite la hausse des tarifs des cliniques à 0,3% contre 4,3% pour les hôpitaux, ce qui va placer 60 % des établissements privés, qui prennent en charge 9 millions de malades et assurent 55% des opérations chirurgicales, en pertes sévères en 2024. Il en va de même pour les Ehpad où les tarifs des établissements publics sont fortement rehaussés, contrairement à ceux du privé, qui accueillent pourtant la majorité des personnes du grand âge.
La France est malade de l’économie de rente, mais celle-ci est tout entière dirigée et captée par l’État. Elle est aussi minée par la déliquescence de l’État de droit qui s’arrête là où commence le secteur public. Dans un pays obsédé d’égalité, il est paradoxal de constater que l’État se garde de respecter les normes qu’il impose aux entreprises et aux citoyens. Les grands projets d’infrastructure ou la reconstruction de Notre Dame sont placés en dehors du droit commun de la construction et de l’environnement. Les Jeux olympiques suspendent le droit social. L’État actionnaire viole régulièrement, avec la bénédiction des juridictions et des régulateurs, le droit des sociétés comme le droit boursier, assumant un délit d’initié pour monter au capital de Renault ou effondrant la valeur d’EDF avant de le nationaliser. Le comble du cynisme a été atteint par l’accord signé par la SNCF qui permet aux cheminots de partir en retraite 15 mois plus tôt avec 75% de leur rémunération, ce qui revient à annihiler la réforme des retraites et à rétablir le régime spécial, et ce moins de deux ans après la reprise de 35 milliards de dette ferroviaire et alors que le rail bénéficie de 20 milliards de subventions par an - dont 3,2 milliards pour son régime de retraite.
Face à la multiplication des chocs économiques, technologiques, sanitaires, climatiques, géopolitiques, la faillite de l’État, son émancipation de la règle de droit et sa rupture avec l’intérêt général constituent la plus grande faiblesse de la France. La réforme drastique du secteur public est aujourd’hui la première condition de la reconstruction de notre pays. Il est plus que temps de cesser de faire l’État pour l’État pour le remettre au service de la France et des Français.
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Evidemment, l'article s'arrête à la fin du constat.
Mais QUI pour prendre le rôle de maréchal Pétain économique après la débacle totale de l'UMPS ?