25/08/2026
HAÏTI : COMBIEN DE MORTS FAUDRA-T-IL ENCORE ?
Déclaration de la Fédération des Organisations de Femmes pour l’Égalité des Droits Humains (FEDOFEDH)
Port-au-Prince, le 24 août 2026
C’est avec une profonde douleur, une immense déception et une colère que nous nous efforçons de contenir dans les limites du langage diplomatique que la Fédération des Organisations de Femmes pour l’Égalité des Droits Humains (FEDOFEDH) prend acte du nouveau massacre perpétré à Kenscoff dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 août 2026.
Les informations disponibles font état d’un bilan provisoire d’au moins 47 personnes tuées et de 22 blessées, selon les dernières données rapportées par Reuters sur la base d’informations des Nations Unies. Des habitations ont été incendiées, des familles ont été contraintes de fuir et une église qui servait notamment de refuge à des personnes déplacées a été attaquée.
Nous sommes fatiguées de compter nos morts.
Kenscoff n’est malheureusement pas un cas isolé. Depuis trop longtemps, les mêmes scènes se répètent : des citoyens assassinés, des femmes et des enfants terrorisés, des familles déplacées, des maisons incendiées, des communautés abandonnées et, après chaque tragédie, des déclarations officielles qui ne suffisent plus à rassurer une population épuisée.
Même ceux qui ont consacré leur vie à Haïti ne sont pas épargnés.
Cette attaque a également frappé la propriété du Dr Jean William « Bill » Pape, l’une des grandes figures de la médecine et de la santé publique haïtiennes. Médecin spécialiste des maladies infectieuses, professeur à Weill Cornell Medicine et fondateur des Centres GHESKIO en 1982, le Dr Pape consacre depuis plus de quatre décennies sa carrière à la lutte contre le VIH/sida, la tuberculose et d’autres maladies qui frappent particulièrement les populations vulnérables. Les travaux du GHESKIO ont contribué à transformer la prise en charge du VIH en Haïti et ont acquis une reconnaissance internationale.
Et pourtant, même lui n’a pas été épargné par l’insécurité.
Son fils a déjà été kidnappé. Des membres de son personnel ont également été victimes d’enlèvements. Il aurait pu partir. Il aurait pu abandonner. Il a choisi de rester et de poursuivre sa mission auprès du peuple haïtien.
Aujourd’hui, sa propriété à Kenscoff est attaquée et incendiée. Selon les déclarations rapportées du maire Massillon Jean, son gardien et plusieurs animaux auraient également été tués.
Brûler une maison est déjà un acte d’une violence inacceptable. Tuer des êtres humains est un crime irréparable. S’en prendre jusqu’aux animaux présents sur une propriété traduit un niveau de destruction qui nous oblige à nous interroger : que reste-t-il désormais du droit de vivre paisiblement en Haïti ?
Avons-nous encore le droit d’avoir une maison ?
Le droit de travailler ?
Le droit de cultiver notre terre ?
Le droit d’élever nos enfants ?
Le droit de servir notre pays ?
Simplement, le droit de vivre ?
Un pays en mode électoral pendant que l’insécurité gagne du terrain
La FEDOFEDH rappelle que la République d’Haïti se trouve parallèlement engagée dans un processus électoral destiné à permettre le retour à des institutions démocratiquement élues.
Mais une démocratie ne se construit pas sur des cadavres.
Une élection ne peut constituer un exercice véritablement démocratique si des citoyens ne peuvent pas dormir chez eux, circuler librement, participer à une réunion politique ou simplement se rendre dans un centre de vote sans craindre pour leur vie.
Cette nouvelle attaque survient alors même qu’une Force de répression des gangs soutenue par les Nations Unies est mandatée pour appuyer la Police nationale d’Haïti et doit progressivement atteindre un effectif de plus de 5 500 membres.
Nous sommes donc devant un paradoxe profondément inquiétant :
les forces destinées à combattre l’insécurité sont annoncées et renforcées, mais, sur le terrain, c’est encore l’insécurité qui semble gagner du territoire.
La responsabilité ne peut plus être diluée
La FEDOFEDH interpelle solennellement le Gouvernement haïtien, les autorités de sécurité, les partenaires internationaux d’Haïti, les États amis ainsi que les organisations et agences internationales engagées dans la réponse à la crise haïtienne.
Après autant de massacres, de déplacements, d’investissements internationaux, de résolutions, de missions, de réunions et d’engagements financiers, nous sommes en droit de demander des résultats mesurables.
Nous ne remettons pas seulement en question les moyens mobilisés.
Nous questionnons désormais la volonté politique collective de mettre réellement fin à cette situation.
Où est la stratégie permettant de protéger durablement les populations ?
Où est l’obligation de résultat des autorités responsables de la sécurité publique ?
Où sont les mécanismes de reddition de comptes concernant les ressources nationales et internationales mobilisées pour restaurer la sécurité ?
Comment expliquer à une mère qui vient de perdre son enfant que la communauté internationale continue de « renforcer les capacités » lorsque sa communauté vient encore d’être attaquée ?
Ces questions ne sont ni partisanes ni diplomatiquement inconvenantes. Elles relèvent du droit fondamental de la population haïtienne à la vie, à la sécurité et à la dignité.
Nous refusons que l’horreur devienne normale!
La FEDOFEDH exprime ses profondes sympathies aux familles endeuillées, aux blessés, aux personnes déplacées et à l’ensemble de la population de Kenscoff.
Nous exprimons également notre solidarité au Dr Jean William Pape et à toutes celles et ceux qui, malgré les menaces, continuent de servir Haïti.
Mais notre solidarité ne peut plus se limiter aux condoléances.
Chaque massacre qui demeure sans réponse efficace prépare le suivant. Chaque crime qui demeure impuni renforce le sentiment que tout est permis. Chaque communauté abandonnée fragilise davantage la République.
La FEDOFEDH demande donc aux autorités nationales et à leurs partenaires internationaux de passer des déclarations aux résultats, des promesses à la protection effective des populations et des opérations ponctuelles à une véritable stratégie de sécurisation durable du territoire.
Nous voulons croire encore en Haïti.
Mais croire en Haïti ne signifie pas accepter silencieusement l’inacceptable.
Un peuple ne devrait pas avoir à choisir entre abandonner son pays et mourir chez lui.
La vie des Haïtiennes et des Haïtiens doit enfin devenir la priorité absolue.
Pour la FEDOFEDH
Novia Augustin Alusma
Présidente