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Sarko le bandit
07/04/2026

Sarko le bandit

Sarkozy, prisonnier de son dossier.

Malgré le battage médiatique au moment de son incarcération, l’ex-Président voit son procès en appel dans l’affaire libyenne démarrer aussi mal que le premier ...

Trois semaines déjà que Nicolas Sarkozy, 71 ans, est de retour devant une juridiction pénale. C’est la sixième fois, dans trois affaires distinctes, avec déjà une cuillère de bois de cinq défaites au compteur. Dans un premier dossier, visant la tentative de corruption d’un magistrat, il a écopé définitivement de trois ans de prison, dont un ferme. Il a purgé cette peine sous bracelet électronique entre janvier et mai 2025 et s’est vu retirer sa Légion d’honneur. Pour la seconde affaire, sur le financement illégal de sa campagne 2012, il a été sanctionné définitivement d’un an de prison, dont six mois ferme. Il a demandé à ce que cette peine soit effacée de facto par une « confusion » avec la précédente, mais, début mars, la justice a refusé. C’est donc un nouveau bracelet et une assignation à résidence hors des passages à la cour qui l’attendent prochainement, en principe.

À la sixième audience, qui se tient jusqu’au 27 mai, l’ambiance est donc déjà plombée pour l’ancien président de la République, bien qu’il entende réduire à néant la sanction de cinq ans de prison ferme prononcée en première instance pour « association de malfaiteurs » dans le troisième dossier, celui du supposé financement libyen de sa campagne de 2007 (lire l’épisode 10, « Nicolas Sarkozy, mit**d que jamais »). Elle avait été assortie d’un mandat de dépôt et de vingt-et-un jours ultramédiatisés au cachot entre octobre et novembre derniers. Il a été libéré avec interdiction de quitter la France et de rencontrer le ministre de la Justice Gérald Darmanin (ou un autre qui suivrait à cette fonction). Ce dernier a en effet eu l’indélicatesse, au regard du principe de séparation des pouvoirs, de venir lui rendre visite en prison.

Si la sanction est confirmée voire aggravée – l’arrêt est programmé pour le 30 novembre prochain –, le retour à la Santé sera inexorable pour l’ancien chef de l’État. Et c’est une éventualité crédible au regard des premiers jours d’audience, qui confirment que, au-delà du tapage médiatique en sa faveur, demeure un dossier très défavorable à sa version des faits. Pour l’instant, Nicolas Sarkozy n’a pas encore été appelé à s’exprimer en détail, mais les coprévenus qui passent à la barre aggravent leur cas et du même coup le sien. On aperçoit l’ancien Président discuter nerveusement lors des pauses avec son équipe de communicants et surtout d’avocats, désormais au nombre de cinq. Il a l’air un peu aminci, légèrement vieilli. Il a raconté lui-même dans Le journal d’un prisonnier, publié juste après sa libération en décembre 2025 aux éditions Fayard (la famille, puisqu’elles sont détenues par Vincent Bolloré) qui revendiquent plus de 250 000 exemplaires vendus, que ce passage en cellule l’avait « changé ». Il s’est comparé au personnage d’Alexandre Dumas Edmond Dantès, comte de Monte-Cristo, au capitaine Dreyfus et même dans certains entretiens à Jésus. C’est peu dire que dans les tribunaux cet autoportrait en martyr n’a pas été aussi apprécié que dans les files d’attente des librairies.

Le président Géron interroge les prévenus de manière sèche et directe. Il faut dire que l’autoportrait en martyr de Nicolas Sarkozy dans son livre n’a pas été apprécié de tous…

Et ce n’est peut-être pas sans rapport avec la manière, sèche et directe, dont le président de la cour Olivier Géron interroge les prévenus. Le premier gros caillou dans la chaussure de Nicolas Sarkozy, c’est son ami de cinquante ans Brice Hortefeux, condamné en première instance à deux ans de prison ferme et passé au laminoir durant deux jours. Après ses explications, le président Géron a été très direct : « Je ne suis pas convaincu. » Pas bon signe pour tous les prévenus, car on parlait d’un point essentiel : le voyage de Brice Hortefeux en Libye en décembre 2005 et la rencontre clandestine qu’il admet avec Abdallah Senoussi, le beau-frère de Mouammar Kadhafi. Pour l’accusation, c’est là qu’aurait été validé le pacte de corruption. Le deal, selon la poursuite, aurait consisté à échanger du cash libyen pour la campagne de 2007 contre divers engagements, dont celui de faire annuler le mandat d’arrêt français contre Abdallah Senoussi. Ce dernier avait été condamné par défaut en 1999 à perpétuité à Paris pour l’attentat contre le DC-10 d’UTA au-dessus du désert du Ténéré en 1989 – 170 morts dont 54 Français.

Le tribunal a retenu ce scénario d’un deal dans le premier jugement, remarquant juste après la rencontre Hortefeux-Senoussi, début 2006, un flux d’argent libyen de 6,5 millions d’euros sur un compte bancaire de l’intermédiaire supposé de la corruption, Ziad Takieddine – mort à Beyrouth le 23 septembre 2025. Brice Hortefeux, qui fréquentait assidûment l’homme d’affaires franco-libanais à l’époque des faits, nie et a répété à la cour qu’il aurait été « piégé » en étant mis en présence d’Abdallah Senoussi. Ils auraient parlé de la pluie et du beau temps et il ne savait pas qui était son interlocuteur. « Je peux démontrer et prouver qu’il n’y avait aucune raison de connaître ce nom-là ! », a dit Brice Hortefeux. Manque de chance, un témoin entendu quelques jours plus t**d a dit le contraire. Et pas des moindres : l’ancien diplomate de haut rang Bertrand Besancenot, cité par… la défense de Nicolas Sarkozy. Deuxième caillou dans la chaussure, auto-infligé donc. Ce diplomate a dit à la cour que tout le monde savait bien à l’époque qui était Abdallah Senoussi, marqué en rouge selon lui dans des notes des services secrets français. Brice Hortefeux, alors ministre délégué aux Collectivités locales, n’en aurait pas eu connaissance lors de son voyage officiel en Libye ? Peu crédible.

Brice Hortefeux a asséné en tout cas à la cour, péremptoire : « Je peux prouver que la rencontre avec Senoussi n’était pas prévue au programme et qu’il n’a pas pu être question de financement ! » Roulements de tambour, la salle suspend alors son souffle… Premièrement, explique-t-il, le rendez-vous n’est pas mentionné dans les documents de son cabinet préparant la visite, saisis au dossier judiciaire. Et deuxièmement, l’entretien n’a duré que vingt minutes… « Je ne serais pas en cause, je dirais que c’est risible. Comment parler de financement dans ce laps de temps ? » Le président n’a pas cillé, répondant en substance qu’il trouvait que c’était bien assez pour boucler un deal et remarquant que, de toute façon, on n’avait pas au dossier la durée de la réunion. On imagine mal par ailleurs qu’une entrevue avec un criminel de masse ait pu figurer sur les documents du cabinet du ministre, a encore fait remarquer Olivier Géron.

Quand Brice Hortefeux a assuré n’avoir jamais parlé à Nicolas Sarkozy de sa rencontre avec Abdallah Senoussi, ni à l’époque ni après, le président Géron a fait part de ses doutes

Les explications du prévenu sur ce point essentiel ne trompent toujours personne et surtout pas la cour, pas plus que la suite, quand il a assuré n’avoir jamais parlé à Nicolas Sarkozy de cette rencontre, ni à l’époque ni après. Là, le président Géron a encore fait part à voix haute de ses doutes, avec l’ironie en prime : « Vous êtes un ami personnel de monsieur Sarkozy, particulièrement proche de lui, vous faites de la politique… Vous êtes aguerri. Vous allez dire que j’ai une imagination débordante, mais ça ne justifie pas que, toutes affaires cessantes, vous expliquiez tout cela à monsieur Sarkozy ? C’est ça que je ne comprends pas. »

Et il n’y a pas eu que le président de la cour pour mettre à la torture Brice Hortefeux. L’avocat général Damien Brunet, dans ses questions, a produit des rapprochements de dates jamais opérés durant les treize années de la procédure. Le 9 mai 2007, a-t-il relevé, on sait que Ziad Takieddine est revenu d’un voyage en Libye et, ce même jour, on sait par le registre bancaire que Claude Guéant, directeur de campagne de Nicolas Sarkozy, s’est rendu trois fois dans une mystérieuse chambre forte de la BNP Paribas à l’agence Paris-Opéra louée du 21 mars au 31 juillet 2007, pendant la campagne présidentielle. Coïncidence très troublante, suggère l’avocat général, quand on sait par l’enquête que Ziad Takieddine maniait couramment des valises de cash. Est-ce que des billets libyens rapportés de Tripoli par ses soins n’auraient pas atterri en 2007 dans le coffre de Claude Guéant ? Ce dernier ne peut plus répondre, il a été excusé de l’audience pour cause de problèmes de santé. En première instance, il avait assuré sans convaincre qu’il n’avait stocké dans cette fameuse chambre forte que des discours de Nicolas Sarkozy et des documents.

En revanche, la cour a sous la main Éric Woerth, trésorier de la campagne Sarkozy et relaxé lors du premier procès sur un point de droit – le parquet a fait appel de cette relaxe. Troisième caillou dans la chaussure, la cour lui a remis la pression concernant des découvertes de la police sur le cash qui circulait dans la campagne. Contraint, Éric Woerth a admis durant l’enquête avoir distribué des espèces – il parle d’un total de 30 000 à 35 000 euros – aux employés de la campagne, justement en mai 2007 – tiens, pile au moment du déplacement de Claude Guéant à la BNP Paribas et du voyage de Ziad Takieddine en Libye. Interrogé par la cour, l’ancien trésorier a répété sa version : cet argent lui serait parvenu par plusieurs dizaines de dons anonymes par la Poste, de généreux et pudiques fans de Sarkozy qui auraient envoyé 1 000, 2 000 ou 3 000 euros en liquide, sans se faire connaître. L’avocat général Damien Brunet a toisé le prévenu en soulignant, à ses yeux, l’absurdité de cette explication. Puis il a tenté de l’envoyer dans les cordes.

« Est-ce que ces enveloppes ont existé ?
Évidemment.
Ce n’est pas l’argent de la Libye ?
C’est difficile de décrire un truc qui n’a pas existé. Il n’y a pas eu d’argent occulte libyen ou pas libyen dans cette campagne. »

Ce point du cash dans la campagne Sarkozy et de son éventuelle origine libyenne est essentiel lors de ce procès en appel. Le premier jugement a en effet jugé insuffisamment prouvée la correspondance entre l’argent parti de Tripoli et les espèces d’Éric Woerth ou le coffre de Claude Guéant. Le tribunal a donc abandonné l’infraction de corruption. Si la cour estimait finalement qu’elle dispose d’un faisceau d’indices suffisant, le délit de corruption pourrait revenir « habiller » tous les acteurs et saler l’addition : la peine maximale encourue est alors de dix ans de prison.

"La dernière séquence de la communication écrasante de Nicolas Sarkozy, à la sortie de son livre, nous a écrasés. Ses mots de rancœur, agressifs même envers les juges, nous ont glacés et l’orchestration de son malheur nous a atterrés."
- Danièle Klein, sœur d’une victime de l’attentat contre le DC-10 d’UTA -

Il y a eu, dans ces trois premières semaines, un ultime caillou dans la chaussure de Nicolas Sarkozy et c’est sûrement le plus pénible pour lui. Ce sont les familles de victimes du DC-10, dont la constitution de partie civile a été acceptée par le premier jugement. Elles sont évidemment dans une grande colère depuis le tumulte des médias Bolloré et d’autres en faveur de Nicolas Sarkozy après sa condamnation, et surtout après son Journal d’un prisonnier. Plusieurs femmes ont formé le collectif des filles du DC-10, qui communique beaucoup sur les réseaux sociaux. Petit-neveu d’une victime, Constantin Maxudian a, lui, conçu un film sur l’histoire de ce deuil impossible, qu’il a appelé Journal d’éternels prisonniers. Douze femmes et un homme parents de victimes ont enfin déposé à la barre le 1er avril, pour rappeler leur douleur, parler de « trahison » de l’État français et livrer en quelque sorte des fiches de lecture, guère favorables, du livre de Nicolas Sarkozy. L’ancien Président y rappelle en effet délicatement, dans les deux pages qu’il leur consacre au milieu de son plaidoyer pro domo, que ces familles ont été indemnisées par Tripoli à partir de 2004. « La dernière séquence de la communication écrasante de Nicolas Sarkozy, à la sortie de son livre, nous a écrasés. Ses mots de rancœur, agressifs même envers les juges, nous ont glacés et l’orchestration de son malheur nous a atterrés. Certains d’entre nous en sont véritablement tombés malades. Une fois de plus, les victimes réelles disparaissaient », a dit Danièle Klein, sœur d’une victime. Nicolas Sarkozy, lui, réapparaîtra à la barre à compter de ce mardi 7 avril, quand doit démarrer son interrogatoire.

Thierry Lévêque pour Les Jours
Publié le 3 avril 2026
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