03/06/2021
Lundi 31 mai, à l'occasion de la première de Mithridate au Théâtre National de Strasbourg qui signait la réouverture du théâtre au public, les occupant.es ont pris la parole sur le devant de la scène.
Un nouveau monde
Nous sommes les élèves occupant-e-s du Théâtre National de Strasbourg. Nous avons habité ces murs pendant presque trois mois, du 9 mars au 29 mai. Nous les quittons sans tristesse, nous laissons la place aux spectacles.
Mais notre colère continue de grandir. Oui, nous avons la rage. Et nous voulons vous parler. Car s’il y a une chose dont cette lutte nous a convaincu, c’est qu’aujourd’hui, le silence n’est pas notre meilleure arme.
Il nous faut parler. Nommer. Nommer les deux millions d’intermittent-e-s de l’emploi, salariés à emploi discontinu, dont l’impossibilité de travail n’a pas ou trop peu été prise en compte. Les étudiant-e-s laissé-e-s à leur détresse économique et sociale, et dont nous comptons les suicides, dont un encore hier sur le campus de l’université de Strasbourg. Nous parlons des millions de personnes touchées par l’arrêt de l’activité de nombreux secteurs économiques, nous parlons de millions de personnes, de familles qui ont épuisé leurs économies afin de payer leur loyer et qui, avec la fin de la trêve hivernale, seront menacées d’expulsion dès le 1er juin. Nous parlons de trente mille foyers menacés d’expulsion, soit deux fois plus qu’avant l’épidémie. Ce sont des millions de travailleuses et les travailleurs précaires qui seront impactées directement par la réforme de l’assurance chômage dès son application au premier juillet. Une réforme qui va finir d’achever les plus précaires après un an d’une crise sanitaire qui a jeté des milliers de personnes dans une détresse économique et sociale.
Non, en ces temps-là, le silence n’est pas la meilleure arme.
Il nous faut nommer. Il nous faut enrager. il nous faut brûler. Ne pas accepter l’inacceptable. Ne pas aller, ne pas entrer docilement dans cette nuit.
Si nous nous sommes réunis dans les théâtres, si nous avons tenu des forums sur le parvis, si nous avons cherché à nous retrouver ensemble, dans un temps où les possibilités de rencontre d’un visage autre étaient quasi nulles, où nos possibilités d’échanges se trouvaient réduites à une rue, une chambre, un magasin, c’est parce que nous n’avons pas abandonné notre avenir aux mains de l’État seul. Quand nous parlons d’avenir, nous parlons du futur d’une société entière, du projet de ce que pourrait être cette société. Parce que nous n’acceptons pas de voir nos existences sombrer dans une dépolitisation générale au nom d’un Etat-système, nous refusons de croire au système, de faire penser que les gens ne sont plus touchés, comme s’il n’y avait plus rien d’humain, et par là-même rien qui puisse être changé. Nous refusons de croire que le devenir politique est celui d’une machine hors de notre portée dont nous ne pourrions modifier la marche. La société dans laquelle nous vivons est de notre fait. Nous en sommes les bâtisseuses, les bâtisseurs, les actrices, les acteurs. Nous pouvons, nous aussi, jeter nos corps dans la bataille.
Il y a quelques jours, alors que nous manifestions place de la cathédrale en disant « nous voulons les réouvertures, nous voulons la réouverture des droits sociaux », quelqu’un a crié depuis la foule « c’est qui, nous ? » et l’une d’entre nous lui a répondu, en hurlant aussi « la jeunesse ».
Et ce qu’il y a dans ce mot, ce n’est pas la question de la génération, ni même de nos âges réels. Dire que nous sommes « la jeunesse », c’est dire qu’on pense qu’il y a encore le temps que les choses changent. Dire que nous sommes la jeunesse, c’est dire que nous croyons encore à l’action réelle et à la construction de l’avenir, que nous croyons en nos propres forces, c’est dire que nous héritons et que nous luttons avec et contre nos héritages. Nous sommes la jeunesse, et vous pourriez l’être avec nous. Car dans notre lutte, ce n’est pas uniquement l’État qui est en jeu, en réalité, c’est nous toutes et tous. ça devrait être nous toutes et tous. Si nous vivons ensemble, nous devons veiller les uns sur les autres quand nous sommes en difficulté.
Nous sommes la jeunesse, vous l’êtes avec nous, nous sommes les générations futures et les générations présentes, nous avons un espace en commun à habiter, le temps, l’avenir, la société, le projet de cette société.
Les théâtres sont rouverts. Alors saisissons l’opportunité de nous retrouver, de faire du théâtre et d’aller en voir pour questionner les représentations admises, pour croire en un art de la lutte et à la lutte dans l’art, pour redonner un sens réel à nos métiers, et un sens juste à nos existences.
Dire que nous sommes la jeunesse, et le dire ici devant vous et, nous l’espérons, avec vous, c’est dire que nous croyons en un nouveau monde, et que nous allons le faire.
Strasbourg, le 30 mai 2021
Marion Stenton