15/04/2026
« J'espère avoir ici des conseillers de proposition, et non des conseillers d'opposition. »
Gérard Brodin, lors du conseil municipal du 9 avril dernier.
À première vue, c'est le genre de formule qui n'appelle pas vraiment d'objection. Mais comme souvent s'agissant de ces énoncés qui semblent frappés au coin du bon sens, le style lapidaire sert surtout à couper court à toute réflexion en enfermant les uns et les autres dans des catégories réductrices, limitant par conséquent leur pouvoir d'agir.
Déjà, ne pas souhaiter d'opposition dans le contexte d'une assemblée délibérante issue d'une élection à plusieurs candidats est plus que critiquable, voire problématique. Nous rappellerons ici le résultat très partagé du scrutin du 15 mars (50,8%/49,2%) où deux projets municipaux différents ont été soumis au vote des électrices et des électeurs. La composition du conseil municipal, bien que fortement déséquilibrée par la prime majoritaire, accorde tout de même une certaine représentativité aux élu·e·s minoritaires (20% des sièges), et par extension au projet qu'ils portent, donc aux électrices et électeurs qui ont plébiscité ce projet.
Le respect élémentaire de la volonté populaire appellerait plutôt à l'humilité en reconnaissant la place et la légitimité des élu·e·s minoritaire au sein du conseil municipal, et ce en tant qu'opposition, c'est-à-dire non-aligné·e·s avec le projet de la majorité (pour mémoire, nous avions proposé lors de la séance d'installation que l'un des quatre adjoints au maire soit issu de l'opposition, pour une meilleure représentativité, mais cela a été rejeté - voir notre publication du 23 mars).
Car « opposition » n'est pas un vilain mot dans un contexte politique. Bien au contraire ! C'est même un concept positif puisque la reconnaissance de l'opposition politique est un marqueur fondamental de la bonne santé démocratique dans une instance de délibération.
Le souci avec la citation qui ouvre cette publication - et avec l'état d'esprit qu'elle transcrit - est qu'elle pose comme antagonistes « proposition » et « opposition ». Pourtant, quelle forme d'action légitime peut prendre l'opposition politique pour intervenir dans un cadre démocratique, si ce n'est justement par la proposition ? Proposer un ajustement, une modification, un complément, une idée différente, une autre orientation, voire une délibération nouvelle... ce sont précisément les premiers leviers d'action dont dispose une opposition pour influer sur la décision publique dans le sens du projet qu'elle porte, des valeurs qu'elle défend et de la représentativité qu'elle doit à ses électrices et électeurs. Proposition et opposition ne sont pas antagonistes, la première étant la forme d'action de la seconde.
D'ailleurs, la séance du 9 avril a été l'occasion d'en faire l'expérience.
Contexte : pour des raisons d'ordre administratif, le conseil municipal a dû refaire la délibération qui fixe les indemnités de l'exécutif (la délibération du 20 mars sur ce sujet étant caduque).
Nous avons donc saisi cette nouvelle opportunité de débat pour proposer un amendement à la délibération rédigée en ébauche par la mairie. Nous avons proposé de réduire l'indemnité de fonction du maire afin de libérer une partie de l'enveloppe indemnitaire, ce qui aurait pu permettre la création de postes de conseillères et conseillers délégué·e·s. Il s'agit d'un dispositif prévu par le code général des collectivités territoriales (d'ailleurs certaines communes aux alentours se sont déjà saisi de cette possibilité, comme Châtillon-sur-Colmont pendant la mandature précédente). C'est une proposition qui s'inscrivait dans la droite ligne de notre projet municipal : plus d'horizontalité dans la décision publique, une répartition accrue des prérogatives, une meilleure implication des membres du conseil.
Notre amendement, présenté par écrit en amont de la séance, n'avait pas été photocopié au moment du conseil (peut-être espérait-on que l'on renonce à le défendre ?🤔). Nous avons donc dû patienter quelques minutes avant de pouvoir défendre notre proposition, un droit inhérent au pouvoir de délibérer.
Nous avons alors eu l'occasion de présenter notre argumentaire (le doublement du nombre d'adjoints communaux et l'élection du maire à une fonction exécutive au sein de l'intercommunalité, corollaires selon nous d'une diminution des prérogatives et de la disponibilité du maire pour les affaires communales). Le maire et certains conseillers de la majorité ont pu apporter des contre-arguments en réponse, puis notre amendement a été soumis au vote (rejeté à 12 voix contre 3, mais ceci n'est pas un scoop).
Voilà, rien de bien révolutionnaire : une proposition de délibération par le maire, une proposition d'amendement par l'opposition, un débat, un vote. La terre ne s'est pas arrêtée de tourner et la séance a pu continuer. Et surtout, la légitimité de la délibération s'en trouve renforcée.
(Nous ne nous attarderons pas trop ici sur l'impression que nous avons eu que notre démarche, à savoir proposer et défendre un amendement avant une délibération, constituait un irritant pour le premier concerné, ou encore que le maire a parfois eu du mal à rendre cohérent un argumentaire qui disait à la fois, pour paraphraser : « je n'ai pas besoin matériellement de toute cette indemnité » et « je trouve dans cette indemnité la reconnaissance pour ma fonction que le résultat mitigé de l'élection ne m'a pas apportée »... Ah, les vilains électeurs qui votent mal. Quels ingrats !)
En conclusion nous tenons à réaffirmer que nous sommes bel et bien des élu·e·s d'opposition, un statut que nous revendiquons pleinement et par lequel nous agirons au sein du conseil municipal. Nous redisons que "opposition" n'est pas le contraire de "proposition". Nous nous sommes d'ailleurs engagé·e·s dans toutes les commissions thématiques (c'était aussi une délibération importante ce 9 avril) et nous y prendrons notre part. Nous nous appuyons sur la légitimité que nous confère le résultat de l'élection pour occuper ce rôle.
"Opposition" et même "conflictualité" ne sont pas des gros mots, voire même peuvent constituer le moteur de l'action politique (relire Mouffe, Rancière ou Lefort, si jamais).
Plutôt qu'une injonction au consensus qui, si tous s'y soumettent, réduit la décision publique à une sorte de gestion dépolitisée et automatique des affaires de la commune, nous espérons plutôt un cadre partagé et bien défini* pour que les propositions des unes et des autres puissent être mises en débat sereinement.
Un grand merci aux citoyennes et aux citoyens qui ont assisté au conseil municipal du 9 avril, et qui sont resté·e·s jusqu'à la fin (passé minuit !). Nous vous convions au prochain conseil, le jeudi 7 mai à 20h.
* Nous profitons de cette tribune que nous savons désormais être lue au-delà de nos soutiens (coucou M. le maire 👋, les réseaux "asociaux" vous saluent) pour formuler - pour la septième fois - notre demande d'avoir accès au règlement intérieur du conseil municipal de la mandature précédente qui continue de s'appliquer à nous jusqu'à l'adoption d'un nouveau règlement d'ici septembre. Ne pas connaître le cadre commun peut être un facteur de mésentente et de crispation.😉