21/03/2015
La presse en parle : L' Impartial du 19 Mars
Tribune libre du Club Grand Romans.
DIS PAPA, C’EST QUOI UN HÔPITAL ?
Dis papa, c’est quoi un hôpital ?
C’est une longue histoire. Mais c’est déjà un mot ancien du XII è siècle, Ospital ou Hospital. Le mot hôpital vient du latin hospitalis « d’hôte, hospitalier ». Et dans le vieux dictionnaire Littré, il est dit qu’ « il s’agit d’un établissement où l’on reçoit gratuitement des pauvres, des infirmes, des enfants, des malades… On y est reçu à toute heure, sans acception d’âge, de sexe, de pays, de religion ».
Et ça fait combien de temps que les hôpitaux existent ?
C’est au début du VI è siècle que furent construits dans certaines villes, les tout premiers hôpitaux pour héberger les sans-abri et les malades. L’un des plus anciens et des plus célèbres hôpitaux du monde, l’Hôtel-Dieu de Paris, fut créé en l’an 830 au cœur de la cité. Mais on a une première description d’un hôpital chrétien, due à Grégoire de Naziance. Il décrit en effet une toute nouvelle citadelle de la charité quand il parle de Césarée en Cappadoce, fondée en 370 par Basile, l’évêque du lieu. Cette citadelle avait pour but de secourir les pauvres et les vieux, d’accueillir les lépreux et de soigner les infirmes. L’hôpital existe donc depuis bientôt 17 siècles !
Mais aujourd’hui les hôpitaux ne sont plus les mêmes qu’autrefois ?
Non, évidemment, l’hôpital a évolué avec le temps. Au Moyen Âge, il était avant tout le lieu où l’on avait obligation de charité, gratuitement et publiquement. Il était d’ailleurs assez souvent religieux. Idéalement il était destiné à accueillir tout homme malade ou infirme, et en fait souvent réservé aux personnes se trouvant dans des situations précaires. À la fin du Moyen Âge, l’hôpital a changé et est devenu un lieu où on ne se limitait plus à consoler et à préparer pour une bonne mort. L’hôpital devenait un lieu où, à défaut de guérir, on soignait. C’est aussi le moment où la religion s’est éloignée de plus en plus de l’hôpital pour laisser la place aux finalités laïques de la médecine. Le renouveau urbain de la fin du Moyen Âge et la peste sont en parti responsables de cette évolution ; l’épidémie de la peste accéléra la laïcisation de l’hôpital en général.
Et après ?
Après ? Après il y a eu beaucoup de changements dans le monde, notamment en Europe. La naissance des États forts, la peste toujours présente jusqu’au XVIII è siècle, le développement du commerce et d’une bourgeoisie marchande. Et même du point de vue religieux, la Réforme a réévalué la place du corps et le souci de la santé avec le succès de la vulgarisation médicale. La maladie et la santé sont devenues progressivement des centres majeurs de préoccupation des élites. La charité demeure ; mais le soin en vue d’une éventuelle guérison accède aux préoccupations des acteurs du soin ; et tout ceci se double d’une approche plus globale orientée vers la prévention. Dans le même temps, s’est mis en place une petite révolution : celle du contrôle de la formation et de la pratique médicale. Cela a commencé en Sicile à la fin du XIII è siècle. À la Renaissance, la médecine devient aussi plus scientifique : à l’observation des malades, s’ajoute désormais celle de l’environnement physique, social et humain des personnes, ainsi que la mise au point de nouveaux instruments de mesure comme le thermomètre et le baromètre au XVII è siècle. Les Écoles de médecine se renforcent, et les références à Hippocrate, médecin grec du V è siècle avant Jésus-Christ, se renouvellent avec la prestation du Serment d’Hippocrate au XIX è siècle.
Et c’est quoi le serment d’Hippocrate ? C’est ancien comme texte non ?
C’est un très beau texte d’un médecin grec, Hippocrate, père de la médecine. Ce texte est composé de 9 articles dont l’article central dit précisément ceci : « Pur (hagnos) et saint (hosios), je conserverai (diatèsèro) ma vie (bios) et mon Art (techné) ». Il est encore aujourd’hui prêté par la plupart des médecins français à la fin de leurs études, et cela depuis le XIX è siècle. Il montre dans quel état d’esprit, aujourd’hui comme hier, le médecin souhaite soigner son semblable. C’est un texte très ancien mais d’une étonnante modernité.
Parallèlement à cette nouvelle organisation des études de médecine, le nombre des hôpitaux n’ont cessé de croître au XIX è siècle. Et de nouveau deux petites révolutions ont surgi : celle de la conception nouvelle du traitement des maladies mentales avec la création des asiles psychiatriques soumettant les patients à un régime plus humain ; mais aussi la découverte des antiseptiques qui donnait à tous les malades la possibilité d’entrer à l’hôpital pour se faire soigner sans y risquer sa vie.
Et aujourd’hui, c’est quoi un hôpital ?
Aujourd’hui, un hôpital c’est compliqué… Tu vois mon enfant, un hôpital, comme tu l’as compris, est un lieu où l’on accueille toute personne et en premier lieu les plus pauvres et les plus nécessiteux ; un endroit aussi où l’on tente en plus de soigner chacun au mieux ; un endroit enfin où l’on a décidé d’apprendre à soigner, lieu d’enseignement par excellence. Ces trois missions ne sont qu’une en réalité.
Mais aujourd’hui, on y a ajouté une notion d’économie de la santé avec le souci, chaque jour plus fort, de dépenser moins d’argent, là où seule la charité avait participer à l’édification de l’hospital. Le souci d’économie a fait naître par exemple en 2003 la tarification à l’activité ou T2A. Les hôpitaux n’ont plus droit à un budget global car il ne permettait pas d’avoir une bonne visibilité de leurs besoins. Ils perçoivent désormais un financement par pathologie prise en charge, financement dont le mode de calcul est très discutable, discuté, et régulièrement réévalué. Ainsi, si un hôpital doit percevoir une certaine indemnité pour la prise en charge d’une pneumonie chez une personne âgée, cette dernière sera identique que le patient demeure 8 jours ou 3 semaines à l’hôpital, qu’elle(s) qu’en soi(en)t la(es) raison(s). Un des grands leitmotiv des directeurs d’hôpitaux aujourd’hui, secondés souvent par les élu(e)s et notamment les maires qui président au conseil d’Administration d’un hôpital, est le respect des règles imposées par les Agences Régionales de Santé au détriment de la prise en charge des malades. Et tu vois mon enfant, chez ces gens là - directeurs, élu(e)s – on ne soigne pas ; non, on ne soigne pas,… on compte ! Les directeurs d’hôpitaux ne parlent plus de malades ou de patients mais évoquent des clients. Ils invitent parfois à refuser de prendre en charge certaines personnes dont on sait qu’ils coûteront plus cher à l’hôpital qu’ils ne rapporteront d’argent. Les élu(e)s invectivent les soignants et notamment les médecins en leur demandant de se « retrousser les manches ». Je te le répète mon enfant, chez ces gens là - directeurs, élu(e)s – on ne soigne pas ; non, on ne soigne pas,… on compte !
Pour l’hôpital aujourd’hui, le coût du soin à apporter est devenu plus important que le soin. L’hôpital perd peu à peu son âme et semble devenir une entreprise. Et le plus triste mon enfant est que ceux qui décident de cette mutation, et les marionnettes qui tentent de la mettre en place, ne seront plus là pour voir, simplement voir, la portée du désastre de leur grand projet. Ils seront en d’autres lieux, sur d’autres « grands » projets. Car encore une fois mon enfant, chez ces gens là, on ne soigne pas, non on ne soigne pas,… on compte !
Et pourtant il convient effectivement de ne pas jeter l’argent par les fenêtres. Comme le disait le Professeur GRIMALDI en 2010 (Alternatives économiques n°296) : « La T2A pourrait parfaitement s'appliquer pour des actes standardisés, comme la pose de pacemakers, tandis qu'on pourrait imaginer un financement au prix de journée pour la psychiatrie et un système calé sur le budget global pour la prise en charge des diabétiques, par exemple". Ce système aurait pour intérêt de cumuler les avantages de chaque mode de financement et de valoriser des pratiques, comme l'éducation thérapeutique des patients diabétiques, par exemple, qui, du fait de leur faible niveau de technicité, sont insuffisamment prises en compte avec la seule tarification à l'activité ». Les médecins et les acteurs du soin sont prêts à modifier leurs pratiques, à donner des idées pour faire évoluer l’hôpital. Mais ils ne sont ni entendus, ni écoutés. L’administration est, on le sait par expérience, longue à changer comme un paquebot à changer de cap. Et aujourd’hui, la stupidité des réformes entreprises n’a d’égale que le mépris avec lequel certains s’emploient à les mettre en œuvre.
Mais alors, tu es triste ?
Triste oui, mais pas sans espoir. Tu l’auras compris mon enfant, si les responsables – ARS, directeurs, élu(e)s – n’ont pas toujours existé, l’hôpital n’a jamais pu se passer des soignants et des médecins. A défaut d’être écouté, il nous reste aujourd’hui l’essentiel : la noblesse de la pratique de notre Art comme l’appelait Hippocrate. Et je crois qu’aujourd’hui il convient avant tout à l’hôpital de ne plus rien faire sauf soigner. Pour bien montrer que sans ou contre les soignants et les médecins, les responsables ne feront de l’hôpital qu’une coquille vide de sens.
Je fais le rêve, mon enfant, que les moments tourmentés que traversent l’hôpital en général et celui de Romans - Saint Vallier en particulier, ne soient que passagers. Je fais le rêve que la gestion purement économique de la santé et de l’hôpital fasse de nouveau place à une prise en compte de toute l’humanité qui le caractérise. Je fais le rêve que la raison l’emporte, tout simplement, que l’hôpital redevienne lieu de charité, de soins, d’enseignement et de découverte. Car tu vois mon enfant, c’est ça l’hôpital. Depuis bientôt 17 siècles !
Docteur PETIT ETienne-Paul, Praticien Hospitalier
Club de Réflexion politique du Grand Romans (club GR)
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