20/04/2026
Pépite d'Archives. Le recensement des mendiants à Ploubazlanec en 1841. Un incroyable document, reflet de l'histoire sociale de nos communes, entre crise économique et déclin de l'industrie linière.
En 1841, le gouvernement de Louis-Philippe, dans le contexte de la crise économique des années 1840, demande aux communes de recenser les mendiants, et leur adresse un tableau d’une incroyable exhaustivité. Le document mesure près d’un mètre de large !
C’est une pièce très rare et qui, dans le cas de Ploubazlanec, est très précisément renseigné et annoté. Une pièce incroyable pour les généalogistes ou les férus d’histoire sociale.
Dans chaque commune, une commission fut instituée afin de réaliser ce recensement. A Ploubazlanec, elle dénombra 113 individus (sur une population de 3306 habitants, soit 3,4%). Pour chacun d'entre eux, la tableau précise leur état civil, leur état matrimonial, la profession et condition de leur conjoint, leur profession antérieure, s’ils ont des enfants à charge et si ces enfants mendient eux-mêmes, s’ils ont des ascendants ou descendants en état de les secourir, s’ils ont quelques revenus ou quelque propriété, leur zone de mendicité et leur conduite. Il indique encore la cause de leur indigence et l’époque à laquelle ils sont tombés dans la mendicité, les travaux qui pourraient leur être confiés et le revenu qu'ils pourraient en tirer. Enfin, le tableau nous renseigne sur les revenus qu’ils reçoivent de l’aumône (en nature ou en argent) et de qui elle provient.
Une aumône que les membres de la commission reconnaissent comme insuffisante : "Nous connaissons des malheureux qui pendant des mois entiers n'ont goûté de pain que le peu qu'ils reçoivent de l'aumône. Leur nourriture quotidienne est de quelques pommes de terre cuites avec de l'eau de mer, n'ayant pas de quoi acheter du sel pour leur donner un peu de saveur".
Les membres de la commission sont en outre chargés de tirer la conclusion de l’augmentation du nombre de mendiants dans leur commune. Parmi les causes de mendicité qu'elle relève, on note par exemple "la faute d'ouvrage", "l'infirmité" ou "la maladie", "la paresse" ou "l'idiotisme" et même deux cas "par idéalisme", mais une autre cause apparaît souvent : "le bas prix du fil". Et en effet, la conclusion de la commission est sans appel : cette augmentation s’explique selon eux par « le bas prix du fil de lin. Lorsque le fil se vendait à un prix raisonnable, nous n’avions pas à l’aumône la moitié des personnes qui y sont maintenant. Celles de nos fileuses qui voulaient travailler gagnaient ordinairement de quoi se nourrir ainsi que leurs enfants. Aujourd’hui au contraire, nos fileuses en travaillant nuit et jour depuis le lundi jusqu’au samedi soir gagnent à peine cinq ou six centimes par jour […] et cependant on veut encore, dit-on, introduire dans le pays des machines à filer, que deviendront donc alors nos pauvres filandières ».
Pendant des siècles, l'industrie du lin a été le moteur économique de nombreuses régions rurales en Bretagne. L'activité de tissage, de filature et de blanchiment faisait vivre des milliers de familles. C'était une économie de complément indispensable à l'activité agricole. À partir du milieu du XIXe siècle, plusieurs facteurs cumulés ont causé un déclin brutal de cette industrie : la concurrence du coton, plus facile et moins coûteux à produire, et l'industrialisation, car le modèle de l'artisanat rural, qui était le cœur de la production bretonne, n'a pas pu rivaliser avec l'efficacité des filatures et des usines textiles des grandes villes industrielles, notamment dans le Nord de la France. Enfin, le déclin de la marine à voile a porté un coup fatal au débouché principal des toiles. Avec la disparition progressive de cette source de revenus, c'est un pan entier de l'économie rurale qui s'est écroulé. Les paysans et les artisans se sont retrouvés sans ressources, les forçant à quitter leur terre pour chercher du travail. C'est ce qui a alimenté la grande vague d'émigration bretonne vers les villes comme Paris, ou vers d'autres pays.
Mais la commission note « Une autre cause de l’augmentation des pauvres dans nos contrées est l’ivrognerie que favorise de toute part l’établissement des auberges ou cabarets lieux de débauche ou va s’engloutir l’argent souvent nécessaire à l’entretien des familles ».
La mission pour la Ville de Ploubazlanec est toujours en cours et promet encore de belles trouvailles !
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Tableau de recensement des mendiants domiciliés ou résidant dans la commune, 1841, Arch. com. de Ploubazlanec, cote 2Q1.