Les nuits de Nemausa

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23/02/2026

ALEXANDRE LE GRAND
drame historique
en dix tableaux
PREFACE
temps de lecture 16 mn


Mille merci à Johann Gustav Droysen, chantre d'Alexandre le Grand.

Recommandé par Boeckh, son maître et son mentor, Droysen ( 1808 - 1884 ) devint, à l'âge de vint ans à peine, le précepteur de Félix Mendelssohn-Bartholdy, plus jeune que lui de quelques mois seulement. Devenus amis, les deux jeunes gens étudièrent ensemble les premières symphonies de Beethoven et les opéras de Mozart, ainsi que J-S Bach, dont Mendelssohn dirigea l'intégrale de la Passion selon Saint Mathieu. A cette occasion, Droysen fit ses débuts de critique musical dans la presse berlinoise.
Outre son ''Histoire d'Alexandre le Grand'', éditée en 1833, et sur laquelle je me suis principalement appuyé, suivie, en 1836, des ''Successeurs d'Alexandre'', et en 1843, de la ''Formation du système des états hellénistiques'', le tout formant une trilogie intitulée '' Histoire de l'Hellénisme'', on doit également à Droysen la traduction en Allemand des tragédies d'Eschyle et des comédies d'Aristophane.
Parallèlement à ses activités d'écrivain, il fit une brillante carrière universitaire. Elève de Hegel à l'université de Berlin, il fut nommé professeur à l'université de Kiel, puis de Iéna, et enfin, à l'université de Berlin, en 1859.
Il fit également une carrière politique. Elu député au parlement de Francfort en 1848, il participa activement à la vie publique de son pays, et prêta son concours à la rédaction de la Constitution de l'Empire Germanique. Il écrivit, entre autres, une ''Histoire de la politique prussienne.''

''Vous savez que je suis admirateur du mouvement, de ce qui marche en avant. Ma passion est César et non Caton, Alexandre et non Démosthène.''
( Extrait d'une lettre de Droysen à son ami Welcker )

Religion et philosophie

Alexandre, confronté à une multitude de croyances au cours de ses campagnes militaires, en Grèce, en Asie mineure, en Palestine, en Egypte, en P***e, puis aux marches de l'Inde, n'a pu qu'être frappé par les similitudes existant entre les panthéons grec, égyptien et hindou, ainsi qu'entre le mazdéisme de Zarathustra et et le monothéisme hébreux, sans oublier l'humanisme bouddhique qui commençait, alors, tout juste, à se répandre et qui deviendrait, un siècle plus t**d, l'équivalent d'une religion d'état dans l'empire maurya, lequel s'étendit, sous Ashoka le Grand, de l'Afghanistan au Népal, en passant par le Pakistan et toute la moitié nord de l'Inde. Mais il est bien difficile de savoir en quoi il en a été influencé, ou s'il s'est contenté d'en tirer un profit politique immédiat.

En l'absence d'une documentation fiable sur sa pensée intime d'Alexandre, dont le père, Philippe, en lui confiant très tôt des responsabilités militaires et administratives importantes, permit sans doute à ce jeune homme ambitieux de découvrir, par lui-même, les postures convenant à un futur empereur, à savoir, entre autres, la nécessité du secret absolu sur ses intentions véritables, ainsi que le respect ( et l'appropriation ) des usages coutumiers et des rites religieux des nations conquises, il faudrait, selon nous, voir plutôt dans l'évolution de la démarche alexandrine, tout d'abord, la main d'Aristote, son maître, et par la suite, celle des nombreux philosophes dont il aimait à s'entourer, les uns, tenant d'un déisme dégagé de toute religiosité, et d'autres, comme Calanos, fanatiques pouvant aller jusqu'au sacrifice suprême, ou, à l'inverse, franchement athées, à l'instar de Diogène le Cynique, qu'Alexandre admirait au point de se déplacer pour lui rendre visite dans son gourbi infâme, et auquel on prête l'invention du cosmopolitisme, qui trouva son apothéose dans les fameuses Noces de Suse. Pour le reste, les nécessités du pouvoir et 'l'ardente obligation'' de s'y maintenir ont sûrement été une leçon de choses instructive, permanente et indiscutable, dans laquelle, par anticipation, ''il rendait à César ce qui appartenait à César, et à Dieu, ce qui appartenait à Dieu.''

Excuses

Mille excuses aux lecteurs qui trouveront le courage de s'aventurer dans cet ouvrage qui dépasse, et de loin, les limites que je m'étais fixées, après avoir produit un Achille qui, déjà, étalait son volubilis hors du cadre normal d'une pièce de théâtre classique. Mais, sans doute grisé par le tourbillon de la f***e chevauchée qui mena Alexandre de la mer Egée à l'Indus, et de la mer Caspienne à l'Egypte, ( où il fonda, entre autres, cette Alexandrie qui devint bientôt, un carrefour commercial de première importance, avant d'être un phare pour l'humanité... ) j'oubliai bien vite mes bonnes résolutions, emporté, tel un fétu de paille, par un torrent d'événements, dont Homère eût pu tirer une formidable épopée, et par une multitude de personnages hors du commun, entrés de leur vivant, dans l'histoire ou dans la légende, qui, pour un mot d'esprit ou quelque sentence définitive, qui, pour une action d'éclat ou quelque conduite exemplaire.
Il ne me restait plus qu'à laisser ma plume courir sur le papier, sans me laisser distancer par le galop fougueux d'un Bucéphale, excité du talon par un Alexandre, hardiment lancé à la poursuite d'un Darius qui tentait de sauver les dernières parcelles d'un empire chancelant, ou plus simplement émoustillé par les suaves promesses instillées par les fragrances d'une Roxane aussi belle que lumineuse.
Mille excuses à Luc Ferry, qui, j'en suis sûr, ne m'en voudra pas d'avoir fait rimer le fraisier si cher à son coeur avec le rosier si cher au coeur de Roxane. C'est ma façon de rendre hommage à ce grand monsieur, dont les ouvrages m'ont permis de me familiariser avec la philosophie, démarche indispensable à qui veut tutoyer Alexandre, et discipline dont j'ignorais presque tout avant d'entamer ce travail, et dont je sais encore si peu après l'avoir l'avoir terminé. Quant à la maîtriser...
Mille excuses aux mânes d'Alexandre pour avoir rapporté les quelques sentences qui lui sont attribuées de manière à peu près certaine, et que j'ai disséminées, j'espère, pas trop maladroitement, dans une foultitude de logorrhées de mon cru, ( privilèges et attributions du dramaturge ) ainsi que pour m'être livré au plaisir du Kriegspiel, sans qu'il en coûte une vie humaine supplémentaire. Au lecteur de les identifier !
De même, les anecdotes concernant le pendentif de jade blanc, la lanterne, pardon, la lampe à huile de Diogène, et le jeu des cinq lignes, sont pures inventions de ma part, même si ce jeu fut bien découvert ainsi qu'il est dit dans ce texte, et si la ''lanterne'' de Diogène est, depuis des siècles, l'objet de maintes spéculations de la part des philosophes.
Miller excuses pour avoir permis à Olympias, simplement pour éviter un tableau et un décor supplémentaire, de venir troubler par sa présence, les noces de Philippe et Cléopâtre.
Mille excuses pour avoir placé, pour la même raison, l'implication de Callisthène dans la sédition des Pages ( laquelle lui valut de mourir en prison à une date difficile à préciser ) au beau milieu du repas qui vit le meurtre de Kléitos.
Mille excuses, de même, pour avoir placé la rencontre de Calanos et d'Alexandre, sur le poste d'observation de la bataille de l'Hydaspe.
Le Stentor est évidemment, totalement imaginaire, il n'est là que pour relater une foule d'événements importants, que je ne souhaitais pas mettre en scène, sous forme de dialogues risquant de boursoufler encore plus, un texte déjà fort long. Je cite, dans le désordre : les récriminations des soldats à la création d'unités composées exclusivement d'épigones ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs, la même formation et la même ''solde'' que les Macédoniens, l'intervention adroite de Callinès pour résoudre cette crise ; les projets de campagne en Inde, les récriminations des soldats qui demandèrent alors de rentrer au pays, l'intervention courageuse de Koïnos ; puis la descente vers le sud, en longeant les deux rives de l'Indus, les combats difficiles contre des peuplades fanatisées ; les techniques d'investissement proprement incroyables, telles que les pitons de fer pour escalader les murailles, et les pyramides de plusieurs étages d'hommes ( encore en usage de nos jours en Catalogne, à l'occasion de certaines festivités ) la grave blessure qui faillit coûter la vie à Alexandre, et l'inquiétude des soldats exigeant que l'Empereur les passe en r***e pour s'assurer qu'il était bien en état de conduire l'armée ; la construction de la flotte de Néarque, sa descente sur l'Indus, puis son contournement de l'actuel Iran, sa traversée des marécages du delta de l'Euphrate avec quelques compagnons, ses retrouvailles à Suse avec Alexandre qui venait de subir la plus grande défaite de sa vie, en voyant quelques unes de ses meilleures troupes se dissoudre dans le désert de Gédrosie, harcelées par des bédouins belliqueux, par les ardeurs du soleil, par les énormes écarts de température entre le jour et la nuit, par les tempêtes de sable, et par l'impossibilité de se ravitailler en eau et en nourriture ; les conséquences que cette hécatombe eut dans tout l'Empire, entraînant un relâchement de la discipline, des velléités d'émancipation et des privautés de toutes sortes allant parfois jusqu'à la trahison, comme on put le voir avec Harpale, qui s'enfuit avec une partie importante des trésors de guerre d'Ecbatane et de Persépolis, dont il avait la garde, des milliers d'hommes et des dizaines de navires ; les ''réserves'' d'Eumène sur les prodigalités qui menaient l'Empire à une faillite inéluctable ; les célèbres Noces de Suse qui auraient mérité, à elles seules, un énième et grandiose tableau, à la façon des plus fameux peplum de notre cinéma du siècle dernier, et pour finir, la mort d'Héphestion, dont on vient, semble-t-il, de retrouver le tombeau à Amphipolis.
Enfin, quid du flûtiste am peer Am Pal ?
Me trouvant dans la nécessité de trouver un nom au musicien qui intervient à plusieurs reprises dans la pièce, j'eus l'idée de mêler les destins de ces deux illustres Marseillais : Pythéas, le navigateur et découvreur des mers de l'Europe du nord, et Jean-Pierre Rampal, le flûtiste, auteur de plus de trois cents enregistrements sur vinyle et de plusieurs milliers de concerts mémorables sur la planète entière, dont un, où j'eus une fois, et une seule fois, l'insigne honneur de jouer à ses côtés, le trio de Beethoven pour flûte, violon et alto ( J.C. Bernède tenant la partie de violon )
Reste l'amour d'Alexandre pour Roxane, une de ces amours absolues que l'on se plaît d'imaginer, peut-être pour oublier les banalités de nos propres péripéties sentimentales. On peut néanmoins constater que, primo, Alexandre s'est marié plusieurs fois, et secundo, qu'il l'a toujours fait avec de jeunes et jolies personnes touchant de très près à la dynastie p***e. Sans compter ses nombreuses et parfois, sulfureuses maîtresses, telles Barsine, Campaspe, Thaïs, et j'en passe. Mais...
L'histoire a ses raisons que la légende ignore.
Mille excuses à l'Empereur d'Autriche, François Joseph, auquel j'ai emprunté, pour conclure ma pièce, la superbe et tendre oraison qu'il glissa à l'oreille d'un de ses familiers, à l'annonce de la mort de Sissi, son épouse bien-aimée.

La geste d'Alexandre

Ecrire sur Alexandre est toujours une vaste entreprise, tant est impressionnante la somme d'événements et de personnages de première importance dont il faut rendre compte. Qu'on en juge plutôt : quinze années de campagnes militaires quasiment ininterrompues, marquées par cinq grandes batailles rangées
qui ont durablement transformé cette partie du monde ; des milliers de morts, la plupart au combat, mais certains, et non des moindres, jugés et exécutés hâtivement, quand ils ne furent pas tout simplement assassinés ; des travaux civils et militaires pharaoniques ; des relations internationales bouleversées ; des villes nouvelles fondées aux quatre coins du moyen orient ; des chocs de civilisation cultuels et culturels ; des routes commerciales terrestres ou maritimes ouvertes ou sécurisées : et enfin, pour couronner le tout, ce vibrant amour pour Roxane ( parmi d'autres ) devenu le sujet de maintes oeuvres d'art figurant en bonne place dans quelques-uns de nos plus prestigieux musées.

Plus d'une fois, je me suis dit : ''Prends garde, petit écrivaillon, en restant sous le vent du redoutable Philippe, de la pétulante Olympias, du fidèle Ptolémée, du dévoué Néarque, du rebutant Diogène, du séduisant Apelle, du pathétique Darius, de la sublime Roxane, de l'exemplaire Poros ou du sage Calanos, sans omettre le très diplomate Eumène et le très actif Héphestion, tous deux se disputant le titre d'unique bras droit d'Alexandre, tu finiras par te noyer dans les méandres du Scamandre ou dans les eaux mythiques du Gange, le plus sacré de tous les fleuves, la Ganga Ma,
comme l'appellent les Indiens.''
Mais rien n'y fit. Ce me fut, au contraire, un plaisir sans cesse renouvelé que de leur prêter des propos, évidemment imaginaires, dramaturgie oblige, à l'exception de quelques-uns, enjolivés ou inventés après coup par des thuriféraires, et que je n'ai eu qu'à replacer dans des situations tantôt héroïques ou banales, tantôt cocasses ou sentimentales.
Pour mieux situer cette audacieuse expédition militaire dans le cadre plus large des réalités de l'époque, j'ai cru bon d'y introduire quelques éléments d'information d'origine parfois lointaine, et de prime abord, inutiles à l'action dramatique, mais dont Alexandre a pu avoir connaissance par le biais de ses services de renseignement, dont on sait qu'ils étaient fort efficaces, même s'ils n'étaient le fait que de simples voyageurs, de représentants de commerce, de capitaines de navires marchands, d'expatriés plus ou moins apparentés à des personnes de son entourage, ou d'agitateurs politiques souhaitant une intervention extérieure plus favorable à leurs espérances.

Le caractère d'Alexandre

Hyperactif, éclectique, mégalomane, charmeur, mystique, visionnaire, pragmatique, avide de puissance, de connaissance et de reconnaissance, ouvert à tout et à tous, amateur d'art et de littérature, de musique et de théâtre, poète à ses heures, l'esprit toujours à l'affût de quelque nouveauté, qu'il s'agisse de polémiquer avec des philosophes originaux, provocateurs ou excentriques, ou de se doter d'un armement plus moderne, plus efficace et moins onéreux, inventeur inépuisable de tactiques militaires adaptées au terrain et à l'adversaire, combattant lui-même à la tête de ses troupes d'assaut, qu'il s'agisse de son infanterie légère, élément incontournable pour les opérations en terrain difficile ou pour l'investissement de citadelles réputées inviolables, ou qu'il s'agisse de sa cavalerie lourde, fer de lance dans les batailles rangées, où il reproduit et perfectionne, avec succès, les tactiques inculquées par son père ( du positionnement décalé, de la retraite simulée, de l'attaque oblique, ou du marteau et de l'enclume ) faisant le choix stratégique aventureux, et réussi, de la guerre exclusive sur terre pour venir à bout, sans la combattre vraiment, de la redoutable armada p***e, soucieux d'économiser ses troupes d'élites par un meilleur emploi de son artillerie, allant même jusqu'à faire installer celle-ci sur des bateaux voués à la réforme, ou à diligenter des travaux gigantesques pour lui offrir de meilleures positions de tir, faisant preuve en maintes occasions d'une audace confinant à la témérité, malgré les remontrances de ses généraux, pour revenir au camp le corps criblé de blessures de toutes sortes, suscitant ainsi l'admiration de ses soldats, manifestant avec constance un sincère intérêt pour le commerce et l'artisanat, la religion et l'économie, l'architecture et la poliorcétique, le cycle des marées et la sphéricité de la terre, la construction navale et la restauration de monuments antiques, la fondation de cités, facteurs de progrès et d'échanges entre les peuples, autant que vecteurs de sa propagande et du culte de sa personnalité, capable aussi, hélas, des pires excès, quand, sous l'emprise de l'alcool ou de la colère, il se laisse aller à l'insulte, à la menace, voire au meurtre, ou, quand, dans l'excitation des combats, il cède à la funeste tentation de l'extermination de masse et de l'anéantissement total de cités, tantôt pour l'exemple, tantôt à titre de représailles, comme ce fut le cas à Persépolis, dont les ruines attestent du ressentiment qu'Alexandre le Macédonien affichait pour les P***es, qui, cent cinquante ans plus tôt, dévastèrent Athènes, dont l'Acropole nous livre encore aujourd'hui, les restes grandioses et saisissants de monuments édifiés, un peu plus t**d, sous Périclès, grande figure d'une Grèce, à jamais considérée comme la '' mère de la démocratie ", mais qui fut contrainte alors, de devenir ''l'indéfectible alliée'' d'une Macédoine impérialiste et conquérante, après sa défaite à la bataille de Chéronée, où Alexandre, à peine sorti de l'adolescence, arracha la victoire en enfonçant les troupes thébaines à a tête de l'aile gauche de la cavalerie que lui avait confiée son père, le Roi Philippe, après que celui-ci se fut replié avec les cavaliers de l'aile droite, désorganisant ainsi le dispositif de l'armée adverse. Un exercice d'école, en somme.
Par une intelligence et une imagination toujours en effervescence et tournées vers l'action, par une curiosité insatiable et une opiniâtreté pouvant aller jusqu'à la plus extrême imprudence, et par ce désir, apparemment puéril, mais hautement politique, de plaire à tous ( et à toutes ) Alexandre illustre parfaitement cet adage digne de figurer au fronton d'un temple dédié à la belle et grande histoire de l(humanité :

''Ce sont les hommes qui font les choses
Et non les choses qui font les hommes''

Vous aurez compris qu'au fil des jours passés en leur compagnie, je sois tombé, sans tenter d'y résister le moins du monde, sous le charme du Grand Alexandre et le la Lumineuse Roxane, et qu'il ne me reste plus qu'à conclure cette déjà trop longue introduction par ces mots du compositeur Robert Schumann écrivant, à l'issue d'un concert de Frédéric Chopin :

''Chapeau bas, messieurs, un génie''

Liste des personnages, dans l'ordre de leur première entrée en scène

OLYMPIAS, mère d'Alexandre
ALEXANDRE
PHILIPPE, père d'Alexandre
PTOLEMEE, général et demi-frère d'Alexandre
NEARQUE, général, puis amiral et ami d'Alexandre
CLEOPÂTRE, septième et dernière épouse de Philippe
ATTALE, général de Philippe, et plus t**d, d'Alexandre
PARMENION, beau-père d'Attale et général de Philippe et d'Alexandre
DIOGENE, philosophe cynique
APELLE, célèbre peintre d'Ephèse
ANAXARQUE, philosophe, adepte du scepticisme, comme Apelle
deux apprentis
deux soldats muets
HEPHESTION, général et ''ami'' d'Alexandre
CAMPASPE, favorite d'Alexandre
deux soldats
PREMIER SECRETAIRE, qui devient le STENTOR, au neuvième tableau
DEUXIEME SECRETAIRE
EUMENE, responsable de l'administration civile et militaire
CALLISTHENE, philosophe, neveu d'Aristote
SIGYGAMBIS, mère de Darius
STATYRE, fille de Darius
DRYPETIS, fille de Darius
OCTUS, fils de Darius
PARYSATIS, fille d'Artaxerxès III
LE PRETRE D'AMON
les moinillons
PREMIER SOLDAT
DEUXIEME SOLDAT
LE FLUTISTE
quatre soldats
KLEITOS, général et ami d'Alexandre
quatre officiers
OXYARTES, père de Roxane
PREMIER FILS D'OXYARTES
DEUXIEME FILS D'OXYARTES
ROXANE
quatre soldats
six serviteurs
un messager
CRATERE, un des meilleurs généraux d'Alexandre
LE GARDE MACEDONIEN
LE GARDE INDIEN
six estafettes
CALANOS, gourou indien
POROS, grand général indien
le tambourinaire ( musicien )
deux trompettes ( musiciens )
LA SERVANTE DE ROXANE
LA CHANTEUSE
la harpiste ( musicienne )

Soit 38 acteurs, dont deux musiciens ( plus le tambourinaire, deux trompettes, la harpiste et l'orchestre du premier tableau ) et les figurants.

23/02/2026

ALEXANDRE LE GRAND

premier tableau
OLYMPIAS
temps de lecture 24 mn

On peut faire des Romains et des
Grecs romantiques quand on est
soi-même romantique.
Baudelaire





( Nous sommes à Pella, dans la salle du banquet des noces de Philippe et Cléopâtre. Une grande table en U est dressée au fond de la scène, sur laquelle des serviteurs disposent des fleurs, de la vaisselle ( assiettes et coupes en or ) de la nourriture, des cratères à vin et des aiguières à eau ( sic ) . Pas de chaises, mais des bancs autour de la table, et deux tabourets ( prévus pour Attale et Parménion ) placés de part et d'autre de l'estrade adossée côté jardin, et qui supporte les deux trônes destinés à Philippe et Cléopâtre. Très proches de la rampe, deux colonnes cannelées soutiennent le plafond, deux autres symétriques sont en fond de scène, derrière la table de banquet )

Liste des personnages par ordre d'entrée en scène

Olympias, Alexandre, Philippe,
les invités, les musiciens,
Ptolémée, Néarque, Cléopâtre,
Attale, Parménion

OLYMPIAS ( s'att**dant à regarder les préparatifs du banquet )
Riez bien, profiteurs de la situation,
Et soupesez le poids de mon humiliation.
Le misérable en qui j'avais mis ma confiance
Me paie mon dévouement par une mésalliance,
En prenant, pour épouse, une fille de rien,
Prête à tout, pour me prendre, et ma place, et mon bien.
La pâle Cléopâtre, une nièce d'Attale,
Sera, dès cette nuit, sa nouvelle cavale,
En ouvrant ses genoux, soumis et disgracieux,
A ce fourbe égoïste, ivrogne et licencieux. 10
Cette fille vendue par un oncle arriviste
Et par un père avide, autant qu'opportuniste,
N'a qu'un petit talent, soigneusement caché,
Qu'on devine très bien sous son air déhanché,
Dont l'arôme musqué, jour et nuit, nous embaume,
Et vient empuantir l'ensemble du royaume,
Pour mieux accaparer les rênes du pouvoir.
Moi vivante, jamais, on ne pourra le voir,
Et mes royaux parents, dont mon fils, Alexandre,
Sauront, le jour venu, le lui faire comprendre. 20
Justement, le voici, revêtu des atours
Exigés par son père et ses viles amours.
( Alexandre entre )
Alexandre, ô, mon fils, vois-tu quelle infamie
Se prépare en ces lieux, où la polygamie
Distille son poison maléfique et fatal,
Comme fit, avec toi, ce lâche déloyal,
Quand tu chargeais à l'aile de gauche de l'armée,
Et qu'il fuyait, à l'aile droite, à Chéronée,
Abandonnant son fils, au tout premier revers,
Comme fait, aujourd'hui, ce minable pervers, 30
En chassant une mère aimante et respectée,
Pour cette fille en rut, obscène et maniérée.
ALEXANDRE ( sur un ton conciliant )
Nul ne peut s'opposer aux volontés du Roi,
Et si je compatis à ce grand désarroi
Qui te brise le coeur et te rend si jalouse,
Souviens-toi, qu'avant toi, régnait une autre épouse,
Et que, selon tes voeux, mon père décida
Qu'elle devait, incessamment, quitter Pella.
OLYMPIAS
Son enfant pleurait toutes les nuits, et ton père
Ne pouvait plus le supporter. Son caractère 40
S'assombrissait de jour en jour, et je voulais
Que tout soit pour le mieux, le jour où tu naîtrais,
Alexandre, ô, mon fils, objet de mes tendresses,
Et dont la Macédoine espère des prouesses.
ALEXANDRE
Je le conçois ainsi : je veux servir le Roi,
Grandir la Macédoine et prendre soin de toi.
( Il lui donne un tendre ba**er sur le front )
OLYMPIAS
( Philippe passe en fond de scène, accompagné d'un serviteur, pour s'assurer du bon agencement de la table de noce )
A condition que cette poule pas fûtée,
Mais jeune et désirable, n'ait pas dans l'idée
De pondre un oeuf qui pourrait être dangereux,
En faisant accourir des flatteurs trop heureux 50
De le voir comme seul héritier légitime
De ce borgne boiteux, sournois et cacochyme...
ALEXANDRE
Ce sournois cacochyme est aussi notre Roi.
C'est lui qui nous gouverne et nous dicte sa loi,
Et ce borgne boiteux, qui tant, te désespère,
Est notre général, mon mentor et mon père.
Mais je ne suis pas seul, et j'ai quelques amis
Qui sont prêts à m'aider, pour tout ce que tu dis.
Etouffe dans ton coeur, ce feu qui te tourmente.
Avec le Roi, mon père, il existe une entente, 60
Une estime sincère, une complicité,
Un besoin obligé de réciprocité :
Régent devenu Roi par la brigue et l'intrigue,
Il sait, qu'autour de lui, l'opposition se ligue
Et qu'il ne peut durer sans un ferme renfort.
Avant qu'un nouveau-né ne devienne assez fort
Pour évincer sa parentèle plus ancienne
Et ne prenne ma vie pour assurer la sienne,
Philippe aura vécu, sans commettre l'erreur
De s'aliéner son légitime successeur. 70
OLYMPIAS
C'est faire preuve d'imprudence et d'angélisme,
Que de faire confiance au monstre d'égoïsme
Qu'est devenu ton père.
ALEXANDRE
Il l'a toujours été.
OLYMPIAS
Pas autant qu'aujourd'hui.
ALEXANDRE
Le jour où je suis né,
Tu m'as dit qu'il était...
OLYMPIAS
Je t'ai dit qu'Erostrate,
Impatient d'une gloire absurde et scélérate,
Détruisit, par le feu, le temple d'Artémis,
Le jour où tu naissais, Alexandre, mon fils.
ALEXANDRE
Mais tu m'as dit, aussi, que ce jour-là, mon père
Etait avec une fille...
OLYMPIAS
Comme ton père, 80
Erostrate était fou. Se rêvant immortel,
A l'instar de ses Dieux qu'il servait à l'autel,
En allumant ce feu dément et suicidaire,
Il devenait bien plus qu'un célèbre incendiaire,
Et se hissait au rang d'un prophète annonçant :
Si le temple d'Ephèse peut être, aisément,
Détruit par une lampe à huile bien placée,
( soudain câline et maternelle )
Un petit prince avide d'une destinée
Aussi grande que noble, devrait se méfier
D'une prostituée prête à tout pour régner. 90
( Elle lui donne un ba**er sur le front )
ALEXANDRE
J'écoute tes conseils, avec la déférence
Que je dois à ma mère, mais trop de prudence...
OLYMPIAS
Quoiqu'il en soit, tu sais que je veille sur toi.
ALEXANDRE
Je crois que te fais trop de soucis pour moi.
OLYMPIAS.
Mais il faut nous quitter, car j'aperçois ton père,
( Philippe s'approche très lentement pour laisser le temps à Olympias de s'esquiver )
Avec ses airs de chattemite atrabilaire.
Je me tiens à l'écart, pour ne pas l'irriter,
Après qu'il m'ait enjoint de ne plus radoter
Comme une vieille femme, et de laisser la place
A plus jeune que moi. Quel affront ! Quelle audace ! 100
( Elle se met à pleurer )
ALEXANDRE
Fais-lui meilleur accueil et sache te tenir
Avant qu'il ne se fâche et veuille te punir :
Aucun Roi ne tolère une Reine qui pleure...
OLYMPIAS
Et n'aimera que toi jusqu'à sa dernière heure.
Je t'ai donné la vie, ma tendresse et mon lait,
Pour que tu sois un aigle et non un roitelet.
( gentiment menaçante )
Ne l'oublie pas, sinon...
ALEXANDRE ( feignant la crainte et l'inquiétude )
sinon ?
OLYMPIAS ( feignant la crainte et l'inquiétude )
je mourrai f***e !
ALEXANDRE
C'est promis !
OLYMPIAS
C'est juré ?
ALEXANDRE
Je tiens toujours parole.
( Olympias s'écarte et se dissimule derrière une colonne )
ALEXANDRE ( a parte )
Même si je sais bien que mes résolutions
Devront prendre le pas sur tes lamentations, 110
Et que le lourd fardeau du pouvoir solitaire
Pèse de plus de poids que les pleurs d'une mère.
( Philippe, qui a vu Olympias, feint de l'ignorer et se dirige vers Alexandre, en boitant, le sourire aux lèvres )
ALEXANDRE
Ô, mon père, ô, mon Roi, que nous arrive-t-il ?
On prépare un festin digne d'un Roi du Nil,
On oublie mes amis, on chasse ma famille,
On délaisse une Reine au profit d'une fille !
PHILIPPE ( vexé )
Couronner Cléopâtre n'est pas déroger,
Et puis, qui t'a permis, enfant, de me juger ?
ALEXANDRE
Si l'on veut être sûr que le monde vous aime,
Il faut être jugé par d'autres que soi-même. 120
PHILIPPE
On m'aime assez, je crois, pour vouloir m'épouser !
ALEXANDRE
Une fille de rien qui voudra t'abuser !
PHILIPPE ( attendri )
Une si douce enfant !
ALEXANDRE ( se récriant )
C'est la nièce d'Attale !
PHILIPPE
Une grande beauté !
ALEXANDRE
- - - - - - - - - - Qui te sera fatale !
PHILIPPE
Ce ne sont que perfides insinuations !
ALEXANDRE
Tu pourrais, au moins, prendre quelques précautions !
PHILIPPE ( hésitant à poursuivre )
Ce qui compte, pour moi, c'est d'avoir une femme
Qui ne se prenne pas pour une grande dame,
Qui sache mieux que moi comment je dois régner,
Et ne veuille rien faire pour émoustiller... 130
ALEXANDRE ( peiné )
Tu parles de maman...
PHILIPPE
Je parle de ta mère,
Qui ne fait plus d'efforts pour apprêter ton père,
Un borgne vieillissant, cacochyme et boiteux,
Ivrogne, atrabilaire, et peut-être gâteux,
Dont tu seras, un jour, l'unique légataire...
( Sans se retourner, il montre du pouce, Olympias, dissimulée derrière la colonne )
Si tu peux me défaire de cette mégère.
ALEXANDRE
Un fils de Roi n'a, devers lui, qu'un seul devoir :
Assister, de son bras, le monarque au pouvoir,
Avant de recevoir, et le trône, et la terre,
Tombés des mains roidies de feu le Roi, son père. 140
Et ma seule ambition est de bien te servir,
Et non de te réduire aux fins de me grandir.
PHILIPPE ( passant sa main de manière bourrue et affectueuse sur la tête d'Alexandre )
De ta mère, tu tiens ce fichu caractère,
Mystique et pragmatique, excessif et sévère,
Prisant l'amour de l'art et le goût du savoir,
Mais toujours occupé de gloire et de pouvoir.
Bientôt, tu trouveras ma chère Macédoine
Bien trop petite pour asseoir ton patrimoine.
ALEXANDRE ( ôtant respectueusement la main de son père de sa tête )
De ma mère, je tiens cette fidélité
Qui te manque, aujourd'hui, pour faire l'unité 150
Tant de nos partisans que de notre famille
Ecartelée par un h***n de pacotille,
Sans compter mes amis qu'on paraît oublier
Au profit d'intrigants dont tu dois te méfier.
PHILIPPE
Nous n'avons pu régler cette cérémonie,
Sans causer, par mégarde, un peu d'acrimonie,
Mais, dès demain, mon fils, tout sera rétabli,
Aucun de tes amis ne sera dans l'oubli,
S'ils respectent la Reine, et tous leurs apanages
Leur seront confirmés, comme à toi, sans dommages. 160
ALEXANDRE
Comme à toi, tu le sais, mes amis me sont chers,
Et je veux m'épargner les reproches amers
De tous ces Compagnons, dont le sang et la vie
Sont donnés, sans compter, à notre dynastie.
PHILIPPE
Tu n'es qu'un doux naïf qui s'en laisse conter,
Car je peux t'assurer qu'ils savent bien compter
Et que tes valeureux compagnons d'aventure
Se font payer le prix de la moindre écorchure.
Si tu tiens, d'Aristote, un bon enseignement,
Tu ne tiens, que de moi, ce haut commandement 170
Qui t'a permis d'asseoir la grande renommée
Qui te vaut tant d'amis, au sein de notre armée,
Et ta victoire à Chéronée fit mon bonheur,
Car en suivant mes plans, tu te couvris d'honneur,
Changeas, probablement, tout le cours de l'histoire,
( Une vue de l'esprit, parfois, bien illusoire )
Et montras, qu'en marchant sur le même chemin,
Nous tenions l'univers au creux de notre main.
Il te suffit d'un mot, d'un geste ou d'un sourire,
Pour venir, avec moi, conquérir un empire. 180
Aie confiance en ton Roi, prête-lui tes deux mains,
Et soyons deux géants qui règnent sur des nains.
ALEXANDRE ( en se détournant discrètement )
Si notre bonne entente est un joug nécessaire
Et si je sais le bien que je dois à mon père,
Il souffle, dans mon coeur, un vent de liberté
Qui me rend peu docile à ton autorité.
Ne vois plus, dans ce fils, dont tu fais une idole,
Qu'un rétif étalon chevauchant l'herbe f***e.
Un jour, je partirai, laissant derrière moi,
Tout ce que je possède et qui me vient de toi, 190
Car si tu m'as offert cette vie j'adore,
Sans ce vil appétit des filles, que j'abhorre,
Je veux aller plus loin que nul autre, avant moi,
Dans le respect de cette belle et grande loi :
''C'est en donnant, toujours, le meilleur de soi-même,
Que l'on peut espérer que le monde vous aime."
PHILIPPE ( souriant tristement )
Les hommes sont, souvent, l'image des nations :
Ils font les généreux, mais font leurs additions,
Quand ils prêtent serment de se montrer utiles,
Ils répugnent, ensuite, aux besognes serviles, 200
Indignes, selon eux, de la sincérité
De leur engagement et de leur loyauté.
Mais je veux acquiescer à ce que me demande
Un fils qui parle haut, sur un ton de commande,
Mais qui n'ignore pas qu'il n'y a que le Roi
A pouvoir édicter ou changer une loi.
Si tu viens avec moi, comme je le désire,
Nous pourrons, au Levant, nous tailler un empire.
Mets tes mains dans mes mains, et tes yeux dans mes yeux,
Et soyons, tous les deux, plus puissants que des Dieux ! 210
( Malgré la réticence d'Alexandre, ils se serrent les mains jusqu'aux coudes )
OLYMPIAS ( sortant de sa cachette et s'adressant à Alexandre )
C'est un vrai réconfort, pour une pauvre mère,
Que de voir tant d'amour entre un fils et son père,
Et ces bras enlacés sont le signe certain
Que tu sauras dompter les forces du destin,
Comme tu fis, naguère, à diverses reprises,
En déjouant, des Grands, les funestes traîtrises,
Ainsi qu'en nous prêtant ton courage et ta main
Contre la Grèce, hier, et la P***e, demain,
Après avoir maté les Thébains et les Mèdes,
Mieux que ce porc, auquel je veux que tu succèdes. 220
PHILIPPE
La sorcière Olympias ! Je n'en crois pas mes yeux !
Je t'avais interdit de paraître en ces lieux !
ALEXANDRE ( se cabrant )
La sorcière est ma mère ! Et c'est aussi la Reine !
PHILIPPE ( à Alexandre )
Ce n'est qu'une traîtresse qui sème la haine
Et t'incite à commettre un parricide odieux,
Doublé d'un régicide,
( à Olympias )
et tout irait bien mieux
Si tu gardais pour toi, ces maudites sornettes,
Et répandais, ailleurs, tes senteurs aigrelettes.
( Il se pince le nez et recule d'un pas )
OLYMPIAS ( elle se pince aussi le nez, mais avance d'un pas tout en le refoulant d'une poussette de la main gauche sur sa poitrine )
Tu fouettes comme un bouc et beugles comme un boeuf,
Qui ne pourra jamais, même avec du sang neuf, 230
Maintenir en action l'immonde pattemouille
Dont tu te vantes tant et qui tombe en quenouille,
Avant d'avoir oeuvré.
PHILIPPE ( avance d'un pas et plante son regard dans celui d'Olympias )
Je ne veux plus te voir,
Te sentir ou t'entendre. Tu quittes, ce soir,
Cette cour, où m'attend une nouvelle vie,
Avec une autre épouse, qui sera ravie,
Contrairement à toi, de partager mon lit
Et de faire l'amour, avec moi, chaque nuit.
Tu n'es plus qu'une truie me****se et bien nourrie,
Alanguie dans la fange d'une porcherie, 240
Et qu'une grosse vache qui pète en meuglant
Qu'elle vieille, pas belle, et qu'en plus, elle sent !
( Il va, en fond de scène, s'occuper des préparatifs de la fête, et goûter, lui-même, le mélange de vin et d'eau qu'on prépare dans les cratères. Puis il sort de scène, accompagné de ses serviteurs )
OLYMPIAS ( à Alexandre )
N'y fais pas attention, il a la tête enflée
Par les tétons d'une pouliche mal réglée.
Il piaffe d'impatience, comme un étalon,
Et quand il fait le fier, tel un bel étalon
Avant une saillie, mais ce n'est qu'un cochon,
Qui grogne tout le temps et qui ne sait rien faire,
Sinon de s'arranger, parfois, en solitaire.
Mais laissons ce vieux fou, et parlons d'avenir.
Même exilée, je serai là pour soutenir 250
Tes ambitions, quelles que te soient les circonstances.
Dis-moi tout de tes voeux et de tes espérances.
ALEXANDRE
Je n'ai pas d'autre voeu, comme tous les enfants,
Que de faire plaisir, d'abord, à mes parents
Qui n'ont rien ménagé, tant le Roi, que la Reine,
Ni le temps, ni l'argent, ni l'amour, ni la peine,
Pour m'offrir la meilleure des éducations,
Et profiter, tant des conseils que des leçons,
De mon maître et ami, le très sage Aristote,
Philosophe, érudit et fervent patriote, 260
Qui me prédit, qu'un jour, j'aurais la faculté
D'apporter dignité, richesse et liberté,
A toutes les cités de cette immense Asie
Conquise par la P***e qui s'en rassasie.
OLYMPIAS
C'est un projet, assurément, très généreux,
Qui, je le crains, ne fera pas que des heureux.
ALEXANDRE
Il me prend à rêver de fonder un empire
Où s'uniraient, pour le meilleur et pour le pire,
Les peuples de la Grèce et des autres nations,
Conquis par la grandeur de mes résolutions. 270
OLYMPIAS
Puis-je te rappeler que les caisses sont vides,
Par le fait d'intrigants, courageux, mais avides,
Qui pourraient te freiner dans tes aspirations ?
ALEXANDRE
Je saurai leur donner de nobles ambitions :
En ne prenant, sur eux, que le strict nécessaire,
Pour franchir les détroits, ils vaincront l'adversaire,
D'autant plus aisément, qu'ils n'auront qu'un désir :
Aller toujours plus loin, et ne pas revenir
Avant d'avoir acquis, au risque de leurs vies,
Les moyens de suffire à toutes leurs envies. 280
OLYMPIAS
Ca peut prendre du temps !
ALEXANDRE
Je ne suis pas pressé !
OLYMPIAS ( ironisant )
C'est nouveau !
ALEXANDRE ( même jeu )
Grâce à toi, j'ai beaucoup progressé !
OLYMPIAS
Tu veux les amener sur la voie triomphale
En les amadouant comme ton Bucéphale ?
ALEXANDRE
Ils marcheront plus vite et d'un coeur plus vaillant,
S'ils ne voient pas leur ombre, en marchant vers l'Orient.
OLYMPIAS
L'entreprise en paraît déjà moins généreuse.
ALEXANDRE
Mais la troupe en sera, d'autant plus, courageuse.
OLYMPIAS
C'est possible, après tout !
ALEXANDRE
J'en suis sûr.
OLYMPIAS
Mais voici
Le cortège nuptial. Je m'éclipse d'ici. 290
( Olympias se tapit derrière une colonne, pendant que les invités entrent et se placent sur deux rangs parallèles au fond de la scène. Arrive Philippe avec Cléopâtre à son bras. Le cortège passe de droite à gauche, au son des tambours, des sistres, des timbales, des flûtes, des hautbois et des trompettes. Néarque, Ptolémée, Attale et Parménion en font partie. Les jeunes filles de l'assistance leur jettent des fleurs en chantant :
LES JEUNES FILLES

Couvrez de fleurs cette princesse
Qui fait le don de sa jeunesse
A son époux qui chaque jour
Lui fera don de son amour.

Couvrez de fleurs cette déesse
Qui fait le don de sa tendresse
Au souverain de ses amours.
Sonnez trompettes et tambours.

( Philippe invite Cléopâtre à s'asseoir sur l'un des deux trônes placés sur une estrade, sur la partie centrale gauche de la scène, ce qu'elle refuse fièrement. Philippe reste debout à ses côtés et prend la parole pendant qu'Attale et Parménion hésitent à s'asseoir sur les deux sièges collatéraux, mais choisissent finalement de rester debout, comme Philippe. Néarque et Ptolémée viennent près d'Alexandre )
PHILIPPE
Buvez à la santé d'un amant idolâtre
Qui voit une déesse en notre Cléopâtre, 300
Une rose en bouton qui respire l'amour
Et dont j'aurai la fleur, à la fin de ce jour.
( L'assistance applaudit avec retenue pendant qu'on sert à boire à partir des cratères, dans des coupes en or )
PTOLEMEE ( a parte )
En serait-ce fini des royales toquades ?
NEARQUE ( a parte )
Nous aurons bien quelques furtives escapades.
PHILIPPE ( avec un geste discrètement obscène )
Avec elle, je vais devoir me surpasser,
Mais nous, Macédoniens, n'aimons pas traînasser,
Nous préférons l'action, le risque et l'aventure
Et les filles dotées d'une belle nature.
( Il met une bonne claque sur les fesses de Cléopâtre )
CLEOPATRE
Oh !
( Du coup, Cléopâtre s'assied sur l'un des trônes. Par prudence, Attale et Parménion s'assoient également )
OLYMPIAS ( sort de derrière la colonne et vient près d'Alexandre )
Et pan sur la meule !
NEARQUE ( amusé )
Et ce n'est qu'un début !
OLYMPIAS
Qu'elle en profite avant d'être mise au rebut. 310
ALEXANDRE ( fronçant les sourcils )
Il n'aurait pas osé traiter ainsi ma mère ?
OLYMPIAS ( rêveuse )
Je ne lui savais pas une main si légère.
ALEXANDRE ( choqué )
Maman, veux-tu te taire !
OLYMPIAS
Hélas, il a vieilli !
En gagnant en souplesse, il a souvent failli !
ALEXANDRE ( haussant le ton )
Maman !
OLYMPIAS ( idem )
Ne blâme pas une femme indignée
D'être plus mal traitée qu'une vile traînée.
PHLIPPE ( caressant Cléopâtre du regard )
Nous aimons la beauté, la culture et les arts,
Aussi bien que les Grecs, ces sudistes bavards,
Qui nous trouvaient, jadis, communs et archaïques,
Et nous prient, maintenant, à leurs jeux olympiques, 320
Où nous leur montrerons que nos Macédoniens
Font aussi bien que leurs éphèbes athéniens.
( Nouveau geste obscène discret )
( L'assistance applaudit vigoureusement )
OLYMPIAS
Et que cet obsédé peut se remplir la panse
Et boire comme un trou bondé de suffisance.
ALEXANDRE
Tu parles de mon père, et mon père est le Roi.
OLYMPIAS ( sarcastique )
C'est le roi, mais de quoi ?
ALEXANDRE
C'est lui qui dit la loi !
OLYMPIAS
Il dit surtout n'importe quoi !
ALEXANDRE
Sois plus prudente,
Il peut être violent !
OLYMPIAS
Je suis très conciliante !
ALEXANDRE
En laissant deviner ta détermination
A me voir usurper, par sa disparition, 330
Son pouvoir et son bien ?
OLYMPIAS
Et que devrais-je faire ?
ALEXANDRE ( parlant un peu plus fort )
Obéis à ton Roi, comme moi, à mon père.
PHILIPPE Vous savez tous, ici, comment notre pays
Fut jadis, humilié, mis à sac et soumis,
Et comment, à Athènes, le sage Isocrate
Prêchait l'union contre la P***e scélérate,
Et disait qu'il fallait, sans t**der, nous unir,
Pour avoir une chance de la conquérir,
Avant d'être annexés à cet immense empire,
Qui ne pensait qu'à nous spolier ou nous détruire, 340
Et j'ai donc décidé de franchir l'Héllespont
Aussitôt que possible, et de lui faire front.
Dans le Péloponnèse, après nombre de guerres,
Nous avons pu fixer de plus justes frontière,
Mais Sparte reste seule, encore, à résister
Et même, à nous trahir, en allant assister
Ce barbares haineux et pleins de suffisance.
Par traité, nous avons obtenu l'assurance
De recevoir tributs, fourniments et soldats,
Dont nous aurons besoin pour mener ces combats, 350
Et j'ai pu décider la ligue corinthienne
A nous donner l'appui de la flotte athénienne.
Avec nos Thessaliens et nos Macédoniens
Menés, fougueusement, par de bons tacticiens,
( il désigne Attale et Parménion )
Notre cavalerie surpasse tout au monde.
Le bruit de ses sabots est l'orage qui gronde
Et l'éclair de ses fers est l'annonce des maux
Qui s'abattront, bientôt, sur ces vils orientaux.
Pour faucher l'ennemi, nous avons nos phalanges,
Qui font belles moissons et copieuses vendanges, 360
Bien soutenues par les frondeurs et les archers,
Lanceurs de javelots et fantassins légers,
Enfants de ces nations et provinces amies
Qui nous font allégeance et nous confient leurs vies.
( L'assistance applaudit à tout rompre )
ALEXANDRE ( à Ptolémée et Néarque, en désignant Attale et Parménion )
Ce qu'il décrit ainsi, c'est l'armée d'invasion
Que préparent ensemble Attale et Parménion.
PHILIPPE ( à Attale et Parménion )
Ces fêtes sont, pour vous, sans doute, les dernières,
Car vous devrez, bientôt, regagner vos trières
Et voguer vers l'Asie ; mais vous pourrez, là-bas,
Vous gaver de gracieux et dociles appas. 370
( Alexandre, Ptolémée et Néarque se rapprochent du trône pour mieux entendre. Olympias se dissimule à nouveau derrière sa colonne )
ATTALE ( se relève, très digne )
Je franchis les détroits, seulement pour combattre,
Et non pour visiter, comparer ou m'ébattre.
PHILIPPE ( descend de l'estrade, Parménion se relève à son tour )
Mais vous ne serez pas obligés d'épouser
Ces filles trop contentes de se faire aimer,
Pour vous faire oublier les gorges assoiffées,
Les ventres affamés et les marches forcées,
Avec tout sur le dos, et après les combats,
Ces nuits où l'on entend de valeureux soldats,
Dégoulinants de sang, et gisant sur la terre,
Crier, de désespoir, en appelant leur mère. 380


ATTALE ( se raidissant )
Ma nouvelle épousée ne l'entend pas ainsi.
PARMENION
Ni la mienne.
PHILIPPE
Elles n'en sauront rien.
ATTALE
Mais nous, si !
PHILIPPE ( poliment désolé )
Il ne reste donc plus que mon fils Alexandre,
Pour aller folâtrer sur les bords du Scamandre !
ALEXANDRE
Je vais donc en Asie ?
PHILIPPE
Nous irons tous les deux,
Quand l'armée sera prête.
ALEXANDRE ( enthousiaste )
- - - - - - - - - - - - En Asie, tous les deux !
PHILIPPE
Quand je mettrai les pieds sur les plages d'Asie...
ALEXANDRE
Laisse-moi cet honneur !
PHILIPPE
De quel droit !
ALEXANDRE ( joignant les mains, presque suppliant )
Je t'en prie.
PHILIPPE ( presque à regret )
Cet honneur me revient.
ALEXANDRE ( dépité )
Tu ne penses qu'à toi.
PHILIPPE ( s'excusant presque )
Je fais ce que je dois !
ALEXANDRE ( excédé )
Je sais, le Roi, c'est toi ! 390
( soudain, plus prévenant, et lui mettant la main sur l'épaule )
Mais c'est peut-être dangereux.
PHILIPPE ( prend la main d'Alexandre dans les siennes, et, sur un ton bonasse )
Si, par malchance,
Il devait m'arriver quelque chose...
ALEXANDRE ( retirant sa main, un peu brusquement )
Je pense
Que tu te sers de moi, quand ça t'arrange, et non,
Comme tu le prétends, pour faire la leçon
A ton fils qui t'admire...
PHILIPPE
C'est bien !
ALEXANDRE
Qui t'admire
Et qui t'aime...
PHILIPPE ( ondulant des hanches )
A ce point ?
ALEXANDRE ( vexé et méprisant )
C'est là que je dois rire ?
( Philippe se caresse le menton, dévisage son fils un moment, et sourit, plein de détermination )
PHILIPPE
Je te propose un jeu, pour nous départager,
Un petit jeu de force, entre amis, sans danger.
ALEXANDRE
Quel en sera le prix ?
PHILIPPE
Décide par toi-même.
ALEXANDRE ( d'un ton décidé )
Je veux débarquer le premier !
PHILIPPE ( conciliant )
Pas de problème ! 400
Le jeu du bras de fer, le grand jeu d'Héraclès...
ALEXANDRE ( soudain méfiant )
Ajoutera mon nom à ton long palmarès.
PHILIPPE
Ajoutera ton nom à la petite liste
De ceux qui m'ont vaincu. Ne sois pas défaitiste,
Relève le défi.
ALEXANDRE
Je te connais trop bien,
Pour ne pas me méfier...
PHILIPPE
Si tu me connais bien,
Comme tu dis, alors, tu vas gagner...
ALEXANDRE ( dubitatif )
Peut-être...
PHILIPPE
Moi, j'en suis sûr.
ALEXANDRE
Comment peux-tu savoir ?
PHILIPPE ( souriant en désignant du menton Olympias cachée )
Paut-être....
Parce que j'ai vieilli...
ALEXANDRE ( imitant Philippe, se caresse le menton, dévisage son père un moment, et sourit, plein de détermination )
Le sort en est jeté.
Faisons, comme toujours, selon ta volonté, 410
Et luttons, tous les deux, en toute loyauté,
Pour que ce duel passe à la postérité,
Et demeure un exemple, pour l'humanité,
De courage, de force et de sportivité.
( Philippe entraîne Alexandre vers la table de banquet en le prenant affectueusement par l'épaule. Attale, Parménion, Ptolémée et Néarque, dégagent un coin de table pour faire de la place aux lutteurs. Cléopâtre descend de l'estrade et vient se placer derrière Philippe, mais à bonne distance et en surveillant ses arrières. Olympias sort de derrière sa colonne et vient se placer du côté d'Alexandre, hors de la vue de Philippe. Le reste de l'assistance se range en éventail, autour de la table )
PHILIPPE
Quand je ne serai plus, ainsi que veut l'usage,
Tout ce qui m'appartient sera ton héritage,
Et peu m'importe, au fond, d'être ou non, le vainqueur,
Dans un affrontement de si peu de valeur.
En franchissant le Pont qui conduit à l'Asie,
Nous aurons, tous les deux, la vie qu'on a choisie, 420
Car, depuis que le fer a remplacé l'airain,
Et que chaque homme tue dix hommes au lieu d'un,
Que l'on a supprimé la lourde charrerie
Pour l'efficacité de la cavalerie,
Nous pouvons faire ailleurs nos jeux de ferrailleurs,
Et forger un empire et des hommes meilleurs.
Le matin, au réveil, tourne-toi vers l'Asie,
Regarde le soleil et contemple la vie,
Ecoute les sanglots des peuples asservis
Qui pleurent des besoins toujours inassouvis : 430
Avoir la liberté de choisir, par soi-même,
La terre qu'on laboure et la graine qu'on sème,
Ne plus ba**er la robe de Rois corrompus
Qui mangent leur labeur, sans en être repus,
Puis élever tous ses enfants, à la manière,
De leurs fichus zinzins d'Archanges de Lumière.
( Ils s'assoient face à face, avec chacun ses supporters à ses côtés )
Mets ta main dans ma main et luttons, tous les deux,
Pour savoir, à la fin, ce que veulent les Dieux.
( Ils placent leurs deux bras en position )
ALEXANDRE
A la loyale ?
PHILIPPE
Evidemment !
ALEXANDRE
Je me méfie.
PHILIPPE
Ce n'est qu'un jeu.
ALEXANDRE ( pas convaincu )
Bien sûr !
PHILIPPE
Tu ne joues pas ta vie. 440
( Ils commencent le jeu d'Héraclès, au début, très indécis, mais qui, peu à peu, se dessine en faveur d'Alexandre )
ALEXANDRE
Tu vas perdre, papa.
PHILIPPE ( minimisant )
C'est mon bras qui faillit.
OLYMPIAS ( a parte )
Ca commence par là, quand un homme vieillit.
ALEXANDRE ( plaque la main de Philippe sur la table )
J'ai gagné ! Vois ma main au-dessus de la tienne.
( Olympias, à distance, toise Cléopâtre avec mépris )
PHILIPPE ( consterné )
Vaincu !
ALEXANDRE ( avec compassion, mais cachant mal sa satisfaction )
Pauvre papa !
PHILIPPE ( courbe la tête en signe de soumission, puis la relève et sourit largement à son fils )
Permets que je revienne !
( Avec la plus grande aisance, il ramène lentement leurs deux mains à leur position de départ, attend un instant, puis entame le mouvement inverse, prouvant ainsi qu'il pouvait aisément gagner. Cléopâtre, à distance, toise Olympias avec mépris )
( Parvenu à mi-parcours de la victoire finale, Philippe interrompt son effort et ramène leurs deux bras en position verticale, puis, de sa main gauche, il serre, affectueusement, la main de son fils avant de caresser son visage avec amour. Cléopâtre et Olympias se toisent en faisant la moue )
ALEXANDRE ( très en colère )
Tu m'as laissé gagner ! Maman avait raison,
Tu n'es qu'un hypocrite.
PHILIPPE
Elle a toujours raison,
Selon son point de vue, mais c'est tout autre chose,
Quand on y réfléchit. Elle cause ! Elle cause !
A LEXANDRE
Tu aurais pu me vaincre, très facilement.
PHILIPPE
Un vrai père ne peut humilier son enfant ! 450
ALEXANDRE
Tu m'avais que ce serait à la loyale.
PHILIPPE
Je ne t'ai pas vaincu, ta victoire est totale.
ALEXANDRE
Je ne veux plus jamais de ces facilités
Qui me couronnent de lauriers immérités.
En agissant ainsi, tu me voles ma gloire
Et me fais, d'une aumône, une amère victoire.
Je ne l'oublierai pas.
PHILIPPE
Même au prix d'un secret ?
ALEXANDRE ( presque méprisant )
Un secret d'oreiller ?
PHILIPPE
Mais non, un vrai secret.
ALEXANDRE ( las de discuter )
Dis-moi tout !
PHILIPPE
Mettons-nous à l'écart.
( Philippe entraîne Alexandre vers le devant de la scène, non loin de Néarque et Ptolémée. Olympias sort discrètement )
ALEXANDRE
- - - - - - - - - - - - - - - - Je t'écoute.
PHILIPPE
La phalange, au combat, conserve bien sa route. 460
Mais son problème est de changer de direction...
( à voix basse, montrant du doigt, Ptolémée et Néarque )
Et ces deux-là manquent un peu de discrétion !
( Philippe entraîne Alexandre tout au fond du plateau, en parlant tellement bas qu'on ne peut les plus entendre )
PTOLEMEE ( tout bas )
On discute, tout bas, de l'avenir du monde.
NEARQUE ( de même )
Et l'on entend, déjà, le tonnerre qui gronde.
PTOLEMEE ( tendant sa main en avant comme au jeu d'Héraclès )
Ils sont unis comme les doigts de cette main.
NEARQUE ( saisissant la main de Ptolémée comme au jeu d'Héraclès )
Héraclès nous dira ce que sera demain.
( Attale et Parménion s'approchent de Ptolémée et de Néarque, qui cessent aussitôt leur simulacre de jeu d'Héraclès )
ATTALE ( faussement amical )
Alors, les deux costauds, que pensez-vous des noces ?
PTOLEMEE ( même jeu )
Qu'on est mis à l'écart.
NEARQUE ( idem )
Un peu, comme des gosses.
PTOLEMEE ( idem )
Qu'on n'entend pas grand-chose.
NEARQUE ( idem )
Et qu'on ne peut tout voir.
ATTALE ( idem )
Il faut se faire à tout.
PARMENION ( idem )
On ne peut tout avoir. 470
PTOLEMEE ( idem )
Ainsi que font certains...
( Intrigué par le ton de la conversation, Alexandre s'avance, suivi par son père )
NEARQUE ( idem )
en usant d'artifices...
PTOLEMEE ( idem )
En écartant les uns...
NEARQUE ( idem, qui précise en levant l'index et le majeur bien écartés ) )
en écartant les cuisses...
ATTALE ( se grattant l'oreille )
Ai-je bien entendu ?
PARMENION (idem )
Aurais-je mal compris ?
NEARQUE ( sur un ton de défi )
Vous avez entendu...
ATTALE ( même ton )
deux petits malappris...
ALEXANDRE ( s'interposant pour calmer le jeu )
Qui voulaient plaisanter, n'y voyez pas d'injure.
PTOLEMMEE ( minimisant )
On plaisante de tout.
PARMENION ( d'un ton accusateur )
C'est une forfaiture !
ATTALE ( opinant du chef )
On plaisante de tout, mais de la Reine aussi.
ALEXANDRE
A part ma mère, on ne voit pas de Reine ici.
PHILIPPE ( explosant soudain )
Si tu veux voir ta mère, elle est à l'écurie,
Etrillée, bouchonnée, et pétant de furie. 480
ALEXANDRE ( révolté )
Papa !
PHILIPPE
Ca suffit !
ALEXANDRE
Mais !
PHILIPPE
Il n'y a pas de mais.
Je ne veux plus la voir, aujourd'hui, ni jamais.
L'affaire est décidée, et je comprends ta peine,
Mais nous aurons, ce soir, une nouvelle Reine.
ATTALE ( faussement désolé )
Tu n'y peux rien changer, ma nièce va régner.
PARMENION ( même jeu )
Cléopâtre est trop belle, il faut te résigner.
ALEXANDRE ( à Philippe, désignant Cléopâtre du menton )
Quand je serai le maître de la Macédoine,
Je chasserai cette vermine courtisane.
PHILIPPE
Mais tu n'es pas le maître, et tu vas t'incliner,
De bon gré, devant elle, ou je vais me fâcher. 490
ATTALE ( à Philippe )
Et qui sait si, demain, nous n'aurons pas la joie
D'un doux événement ? Car si ce chien aboie
Pour conserver son os, la reine saura bien,
Si tu y mets du tien, te faire plus de bien
Que ce petit roquet de douteuse naissance,
En offrant au royaume, une autre descendance,
( il incline la tête sur le côté )
Mieux finie que ce nain tordu et jacassier,
( à Alexandre, avec révérence )
Qui s'est montré, parfois, assez bon cavalier,
( à Philippe )
Mais n'est qu'une amazone, à la croupe sublime,
Qu'on ne peut reconnaître en Prince légitime. 500
( Alexandre met la main à l'épée )
ALEXANDRE ( à Philippe )
Il ose me traiter de fille et de bât**d,
Et tu restes muet !
PHILIPPE
( inquiet de la tournure des événements, tente une diversion )
Mon fils, il se fait t**d,
Et la cérémonie...
ALEXANDRE
n'est qu'une parodie,
Et chasser Olympias, ma mère, une infamie.
Au jeu du bras de fer, si tu m'as humilié,
C'est par pure vengeance, après que j'aie gagné
A Chéronée, quand tu fuyais l'armée adverse,
Et que, moi seul, ait pu t'offrir le sort inverse.
C'est par l'épée, non par le jeu, qu'on devient grand.
PHILIPPE
Mais c'est en se taisant qu'un bon élève apprend. 510
Tu n'es plus, à mes yeux, qu'un pervers colérique,
Et le fils...
ALEXANDRE
de mon père, une vieille bourrique...
PHILIPPE
Modère ton propos.
ALEXANDRE
qui n'a plus d'appétit
Que pour un bécasseau...
( Philippe met la main à l'épée )
PHILIPPE
Tu vas trop loin, petit !
ALEXANDRE
Qui ne sait que dire : Oh !
PHILIPPE
C'est mieux qu'une femelle
Ignorante et bavarde.
( Au comble de la colère, il tire son épée de sa ceinture, et se précipite sur Alexandre, mais il tombe en courant, car il boite, des suites d'une récente blessure. Alexandre aussi, a dégainé, puis Néarque et Ptolémée, en même temps qu'Attale et Parménion )
Encore une gamelle !
Si je suis ignorant, je suis toujours debout.
Admirez, mes amis, ce grand Roi qui sait tout
Et promet, aux naïfs, de faire une conquête,
''En prenant tout son temps, quand l'armée sera prête," 520
Il ne fait pas deux pas, une épée à la main,
Alors qu'il n'a rien bu. Que sera-ce demain,
Avec le poids des ans, le vin, la bonne chère,
( désignant Cléopâtre )
Les nuits passées à labourer cette jachère,
PHILIPPE ( qui se relève péniblement, aidé par Attale et Parménion, qui s'avancent, l'air menaçant )
Tu me le paieras cher.
ALEXANDRE
les jours à chevaucher
Du matin jusqu'au soir, avant de se coucher,
Sans rien manger ni boire, enfin, et c'est le pire,
Ne sachant qui choisir pour tenir son Empire,
Parmi nos Compagnons, ceux qui pourront servir
Le pays et le Roi, sans avoir le désir 530
De humer de plus près les senteurs de la cuisse
De cette créature offerte en sacrifice.
PHILIPPE ( debout, remet son épée à sa ceinture et se réajuste,
Alexandre range aussi son épée, avant Attale et Parménion, suivis de Néarque et Ptolémée )
Nous en avons trop entendu, petit morveux,
Et tes discours odieux et irrespectueux
N'ont pas leur place ici.
( Il lui montre du doigt la sortie )
ALEXANDRE ( se préparant à sortir )
Laissons l'effet se faire
Et corrompre le Roi. Le chancre prolifère
Au coeur du peuplier, détruit de l'intérieur,
Et lentement miné par un être inférieur,
Un traître champignon tapi dessous l'écorce
Et ruinant sa santé, sa prestance et sa force, 540
( à Philippe, en désignant Attale et Parménion )
Ainsi que font ces misérables courtisans
( puis Néarque et Ptolémée )
Pour écarter nos plus fidèles partisans.
PHILIPPE ( lui montrant la sortie avec autorité )
Va voir à l'écurie si ta rosse de mère
Est enfin bouchonnée, ou si, dans sa colère
De se voir évincée par un jeune tendron,
Elle hennit en menaçant du pâturon.
NEARQUE
Quittons ces lieux et son ambiance délétère,
Car on ne peut plus rien pour convaincre ton père.
ALEXANDRE
Sinon lui démontrer qu'un petit ignorant
Peut s'élever assez pour être le plus grand. 550
( Ils sortent de scène, Alexandre le premier, puis Ptolémée et Néarque )
PHILIPPE ( hurlant )
Va-t'en où tu voudras, mais le plus loin possible,
Avant que ma colère ne soit si terrible,
Que j'en vienne à commettre un acte si odieux,
Qu'il faudrait plusieurs siècles, avant que les Dieux
Veuillent me pardonner. Et emmène ta mère,
( En catimini, Olympias suit Alexandre, Ptolémée et Néarque )
Cette garce frigide qui joue la sorcière,
Avant que je la jette aux chiens.
( à Attale, mezzo voce )
Il est parti ?
ATTALE
Enfin !
PHILIPPE ( comme à regret )
Pour de bon ?
ATTALE
Espérons !
PHILIPPE
S'il est parti,
On est foutus.
ATTALE
Comment ça ?
PHILIPPE
La cavalerie
Ne sera plus la même.
PARMENION
La cavalerie, 560
Je m'en charge.
PHILIPPE
D'accord.
ATTALE
On y va, maintenant ?
PHILIPPE
Où ça ?
ATTALE
Mais, te marier !
PHILIPPE
C'est vraiment important ?
ATTALE
Si tu veux Cléopâtre...
PHILIPPE
Mais, à Chéronée,
Sans Alexandre, c'était foutu...
ATTALE
Chéronée,
C'est du passé.
PHILIPPE
Tu as raison.
ATTALE
Pense au présent.
PHILIPPE ( un peu triste )
Alexandre est parti.
ATTALE
Cléopâtre t'attend.
PHILIPPE
Oui, mais sans Alexandre, la cavalerie...
ATTALE
Parménion te l'a dit, pour la cavalerie...
PHILIPPE
Je sais, il s'en charge.
ATTALE
Alors, tu viens ?
PHILIPPE ( songeur )
C'est très beau...
ATTALE
Quoi ?
PHILIPPE
Une charge.
ATTALE
Ah !
PHILIPPE
Mais c'est moins beau que ça !
( Il donne une bonne tape sur les fesses de Cléopâtre )
CLEOPATRE
Oh ! 570
( Philippe prend Cléopâtre par la taille et ils s'en vont tous, en cortège, vers la noce. La musique reprend l'hymne nuptial, en boucle, sans le chant, decrescendo, pendant qu'on ferme le rideau )


Fin du premier tableau

OLYMPIAS - Née en Epire en 375 - Initiée à Dodone comme prêtresse de Zeus, elle épouse Philippe en 356, et donne naissance à Alexandre. En 337, elle se retire chez son père, en Epire, quand Philippe épouse Cléopâtre, la nièce d'Attale. En 336, Philippe est assassiné. Peu après, Olympias fait assassiner Cléopâtre et son fils, pendant qu'Alexandre combat dans le nord de la Grèce. Après avoir intrigué pendant de nombreuses années contre Antipas, régent de Macédoine, elle prend les armes contre Cassandre, qui la fera lapider en 316, après un simulacre de procès.
PHILIPPE - Né en 382, il règne de 359 jusqu'à son assassinat, en 336. Il prend le pouvoir à 23 ans dans des circonstances pour le moins contestables. Il refonde entièrement l'armée macédonienne, en créant le bataillon des hypaspistes, calqué sur le Bataillon Sacré de Thèbes ( où il fut otage de 368 à 365 ) avec un armement défensif ( armure, cnémides et bouclier ) plus léger que celui des hoplites qui pesait 35kg, et en le dotant de la sarisse, lance de 7m de long et de 5,5kg. C'est le fondement de la phalange macédonienne qui restera en usage pendant près de 3 siècles. En 356, il a la clavicule brisée dans une bataille contre les Illyriens. Il conquiert la Chalcidique et l'île de Thassos avec ses mines d'or. Il perd un oeil en 354 en combattant les Athéniens, investit la Thessalie en 352 et fait de la Thrace une province macédonienne. Il perd l'usage d'une main et d'une jambe, lors de la bataille du mont Hémont, en 339, et en 338, à la bataille de Chéronée, il bat définitivement Athènes, en compagnie de son fils Alexandre, à la tête de l'aile gauche de la cavalerie lourde, quand lui-même se replie, à l'aile droite, pour induire l'ennemi en erreur.
ATTALE - Proche de Philippe et oncle de Cléopâtre, la dernière épouse de Philippe. A la mort de celui-ci, il intrigue en faveur d'Amintas, et contre Alexandre, pour succéder à Philippe qui l'avait chargé, avec Parménion, dont Attale avait épousé la fille, de commander le corps expéditionnaire en Asie. C'est là qu'il sera assassiné, sur ordre d'Alexandre, en 336.
PARMENION - ( 400, en Macédoine, 330, à Ecbatane ) Officier de confiance de Philippe, il soumet la Thessalie, et participe, avec Alexandre, aux batailles du Granique, d'Issos et de Gaugamèle, commandant l'aile gauche, quand Alexandre commande l'aile droite. A Damas, il capture le trésor et toute la famille de Darius. Après les propositions de paix de Darius, il dit : J'accepterais, si j'étais Alexandre, à quoi Alexandre répond, J'accepterais aussi, si j'étais Parménion. En 330, son fils Philotas, trop ambitieux et compromis dans un complot contre Alexandre, est condamné à mort et lapidé. Parménion est alors satrape de Médie, et avant qu'il soit informé de la mort de son fils, il est assassiné sur ordre d'Alexandre.

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7, Rue Pépin Le Bref
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