17/03/2026
Ce n’est pas du Socialisme en tant que doctrine politique, mais en tant que concept humain en dehors de toute forme politique qui est traité dans cet essai. Écrit par l’un des plus éminents philosophes modernes.
La réforme de la pensée reste un projet d’envergure en ce monde… Les formes politiques que nous voyons ne répondent pas à ce que l’humanité actuelle cherche à accomplir pour améliorer la vie sur un plan planétaire. Le philosophe se soucie peu de la politique, il se soucie de la pensée humaine qui doit être humanisante.
Voici l’extrait
« « Introduction
Les sociétés dans lesquelles nous vivons sont marquées par une contradiction étonnante et difficile à expliquer.
D'une part, le malaise dû à la situation socio-économique, aux conditions de vie et de travail, s'est considérablement accru dans les dernières décennies.
On peut sans doute dire que jamais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, autant de gens ne se sont accordés pour dénoncer les conséquences sociales et politiques générées par la mondialisation effrénée de l'économie capitaliste de marché. Mais d'autre part, cette indignation massive semble dépourvue de toute orientation normative, de toute sensibilité historique pour le but auquel tendrait la critique formulée, de sorte que celle-ci reste étrangement muette et repliée sur elle-même.
C'est comme si ce malaise envahissant était incapable de dépasser l'état de choses existant, et d'imaginer un état social au-delà du capitalisme.
Cette dissociation de l'indignation d'avec tout objectif d'avenir, de la protestation d'avec toute vision d'un monde meilleur, est en effet quelque chose de nouveau dans l'histoire des sociétés modernes.
Depuis la Révolution française, les grands mouvements d'insurrection contre l'ordre capitaliste avaient toujours été inspirés par des utopies qui dépeignaient la société du futur et montraient comment celle-ci devrait être organisée - il n'est que de penser au luddisme, aux coopératives de Robert Owen, au mouvement des Conseils ou aux idéaux communistes d'une société sans classes.
Le flux de ces courants de la pensée utopique, aurait dit Ernst Bloch, semble aujourd'hui tari : on sait assez précisément ce dont on ne veut pas et ce qui est inacceptable dans les conditions sociales présentes, mais on n'a plus la moindre idée de ce à quoi devrait aboutir une transformation ciblée de l'état de choses existant.
Trouver une explication à ce soudain tarissement des énergies utopiques : la tâche est plus difficile qu'il n'y paraît au premier regard.
L'effondrement du régime communiste en 1989, auquel renvoient volontiers les analystes pour diagnostiquer un assèchement de tout espoir de parvenir à un état au-delà du capitalisme, ne peut guère être invoqué comme la cause de ce phénomène : car les masses indignées qui dénoncent aujourd'hui à juste titre le fossé grandissant entre la pauvreté publique et la richesse privée, n'avaient certes pas besoin de voir tomber le Mur pour savoir que le socialisme d'État de type soviétique ne dispensait certains avantages sociaux qu'au prix de la privation de liberté. Par ailleurs, le fait qu'il n'eût existé jusqu'à la Révolution russe aucune véritable alternative au capitalisme n'a nullement empêché les hommes du XIXe siècle de se représenter une vie collective sans violence, fondée sur la solidarité et la justice.
Pourquoi donc la banqueroute du bloc communiste aurait-elle brusquement paralysé cette capacité, apparemment ancrée dans la nature hu-maine, à la transgression utopique de la réalité donnée ?
Une autre cause souvent invoquée pour expliquer la singulière absence d'avenir et de vision de l'insatisfaction actuelle est la modification brutale de notre conscience collective du temps : avec l'entrée dans la « postmodernité », telle qu'elle s'est produite d'abord dans l'art et dans l'architecture, puis dans la culture en général, l'idée typiquement moderne d'un progrès orienté s'est trouvée si durablement dévalorisée qu'elle est désormais remplacée par la conscience collective d'un retour historique du même.
Selon cette deuxième explication, les visions d'une vie meilleure ne pourraient plus fleurir sur le terreau de la conception postmoderne de l'Histoire, parce qu'on ne croit plus que le présent recèle des potentialités qui pointeraient au-delà de lui et annonceraient un avenir ouvert de continuel perfectionnement.
On ne conçoit pas que la suite du temps ait autre chose à proposer que la reprise de formes de vie ou de modèles sociaux auxquels le passé nous a déjà familiarisés.
Pourtant, le simple fait que nous comptons encore dans d'autres contextes fonctionnels sur de nouveaux progrès bienvenus, par exemple dans le domaine de la médecine ou dans le respect des droits humains, nous conduit à nous demander si une telle explication est véritablement convaincante : pourquoi la faculté de transcender le présent dans une vision d'avenir ne se serait-elle perdue que dans un seul do-maine, celui de la réforme de la société, quand elle semble être restée largement intacte par ailleurs ? La thèse d'une transformation fondamentale de la conscience historique postule notre incapacité à anticiper un nouvel état social, sans tenir compte des espérances puissantes - et certes excessives, qui s'attachent actuellement à la généralisation plus planétaire des droits humains .
Une troisième explication pourrait donc invoquer la différence qui existe entre les deux perspectives mentionnées - c'est-à-dire entre l'adjonction d'une strate de droits garantis sur le plan in-ternational, mais sans implication structurelle, et une transformation des institutions de base de la société pour conclure que c'est seulement sur ce deuxième plan que les forces utopiques se sont épuisées.
Il me semble que cette thèse est la plus proche de la vérité, bien qu'elle demande naturellement à être complétée : car il reste à expliquer pourquoi ce devrait être le matériau socio-politique qui ne peut plus être aujourd'hui chargé d'attentes utopiques. On pourrait trouver une indication utile dans le fait que les processus socio-économiques apparaissent aujourd'hui bien trop complexes et donc totalement opaques à la conscience publique pour pouvoir être considérés comme accessibles à des interventions ciblées.
Ce sont surtout les processus liés à la mondialisation économique, avec leurs transactions instantanées, qui semblent avoir provoqué une sorte de pathologie du deuxième degré, consistant en ce que la population ne considère plus les conditions institutionnelles de la vie collective que comme des rapports « de choses », des données de fait soustraites à toute intervention humaine .
Autrement dit, la célèbre analyse du fétichisme développée par Marx dans le premier tome du Capital ne prendrait qu'aujourd'hui tout son sens historique : ce ne serait pas dans le passé du capita-lisme, lorsque le mouvement ouvrier dans ses rêves et ses visions imaginait encore pouvoir transformer la situation donnée , mais seulement dans le présent, que se serait répandue la conviction générale selon laquelle les relations sociales constituent, d'une manière singulière, « des rapports sociaux entre les choses ».
S'il en était ainsi, comme le suggèrent tant l'observation quotidienne que les analyses empiriques, la raison pour laquelle nous sommes devenus incapables d'imaginer une amélioration de la structure fondamentale des sociétés actuelles serait que nous les considérons désormais comme aussi peu transformables dans leur substance que le sont les choses exté-rieures.
Ce ne serait donc plus la disparition d'une alternative réellement existante au capitalisme, ni une transformation radicale dans notre compréhension de l'Histoire, mais la prédominance d'une conception fétichiste des rapports sociaux, qui devrait être rendue responsable du fait que l'indignation générale quant à la répartition scandaleuse de la richesse et du pouvoir ne nous rend manifestement plus capables d'identifier un objectif accessible. »
Axel Honneth, L'idée du socialisme. Un essai d'actualisation
Traduit de l'allemand par Pierre Rusch. NRF Essais Gallimard.