08/04/2025
Dans les cendres des portails
Il y a dix ans, les cieux s’ouvrirent.
Pas en fanfare, ni avec les chants des anges. Non.
Ils s’ouvrirent en silence, comme une plaie qui ne cicatrise pas.
Les portails, vastes comme des cathédrales, fendirent l’air au-dessus des terres sauvages d’Eormengrund, et déversèrent leur contenu : des armées perdues, des peuples fuyants, des rois déchus, des exilés, des monstres… et des espérances mortes.
Ils venaient d’ailleurs, d’histoires qui n’étaient pas les leurs.
Chacun portait en lui un monde — ses guerres, ses dieux, ses poisons.
Et dans cette terre neuve, vierge, silencieuse…
ils s’installèrent.
L’Empire vint le premier.
Tout droit sorti de l’Imperium, où Napoléon vivait encore, embaumé de science et d’ambition. Ils débarquèrent en colonisateurs, avec leurs bottes cirées, leurs plans parfaits et leurs canons à vapeur. Mais ici, les routes se perdaient dans les marais. Et les cartes se brûlaient au vent.
Puis vinrent les Fils de Mythos, auréolés d’or, de sel et de sang. Ils parlaient aux Dieux comme à des ennemis intimes. Leurs prêtres pleuraient en silence, leurs généraux riaient en mourant.
Des steppes de Hel, les géants descendirent. Lents. Inarrêtables. Et, un jour, sans raison, ils s’arrêtèrent. Personne ne sait pourquoi. Et personne ne souhaite aller le leur demander.
Les nécromanciens de Damnat, eux, ne bâtirent rien. Ils fouillèrent la terre. Ils déterrèrent les anciens. Ils murmurèrent aux morts et, parfois, les morts répondirent.
Et les autres… Ûfiren, Le Temple, Silicia, Profondis… chacun sa bannière, chacun sa mémoire. Chacun son secret.
Le monde d’Eormengrund n’avait pas de nom avant eux.
C’était une terre de forêts épaisses, de rivières sans ponts, de montagnes jamais gravies.
Mais ils l’ont nommée.
Ils l’ont blessée.
Et puis, les portails se sont fermés.
Sans avertissement.
Sans retour.
Depuis, dix longues années ont passé.
Les exilés ont creusé des tombes.
Ils ont fondé des villes, souvent sur les cendres des autres.
Ils ont fait la guerre, par nécessité ou par orgueil.
Ils ont juré fidélité, puis trahi dans la même nuit.
Haute Ville tient debout, mais à peine. Elle est un nœud d’intrigues et de lames dans l’ombre.
Roch Hell hurle encore au nom des anciens dieux du Nord.
Libertalia promet de voler… mais ne quitte jamais le sol.
Et le Soleil Noir, tapis dans les ruelles, se souvient de chaque dette.
Les saisons passent, mais l’hiver n’est pas venu. Pas encore.
Certains disent que le monde lui-même s’endort, que les souvenirs des mondes passés s’étiolent, que bientôt, les enfants ne croiront plus qu’il y eut un jour d'autres mondes.
Mais les vieux savent.
Les mages savent.
Les choses cachées sous les collines savent.
Et dans les ruines oubliées, sous les pierres trop anciennes, un cœur bat. Lentement. Mais il bat.
Ce n’est pas la fin du monde.
C’est l’aube d’un autre.
Et quiconque vivra assez longtemps…
…verra la légende s’écrire dans le sang, la trahison, et peut-être – s’il en reste – un peu d’honneur.