Le Vaucluse d’autrefois

Le Vaucluse d’autrefois Je partage ici mes découvertes à propos du Vaucluse, glanées dans la presse locale des différent

Bòn Nové ! 🪵 🔥 Saviez-vous que le « cacho-fiò » est une magnifique tradition provençale, et la transposition d'un ancien...
24/12/2024

Bòn Nové ! 🪵 🔥

Saviez-vous que le « cacho-fiò » est une magnifique tradition provençale, et la transposition d'un ancien rite païen, empreinte de symbolisme et de convivialité, parfaite pour la veillée de Noël ?

Son nom signifie littéralement "mettre le feu", et il s'agit du rituel d'allumer la bûche de Noël dans l'âtre. Cet allumage rituel de la bûche de Noël (calendau, en provençal) correspondait à un rite du feu caché et présageait le retour du feu neuf, le feu du premier Soleil de la nouvelle année.

Le terme occitan cacho-fiò (en graphie mistralienne) désigne actuellement la bûche de Noël que l’on allumait traditionnellement dans la cheminée la veille de cette fête. Le folkloriste Arnold Van Gennep localise ainsi ce mot : « sud des Hautes-Alpes, sud de la Drôme, Vaucluse, Gard (région d'Uzès), Bouches-du-Rhône, Var et Alpes-Maritimes, où c'est une importation de Provence. »

La cérémonie avait lieu devant la cheminée avant de se mettre à table pour le gros souper.

Voici comment cela se déroulait traditionnellement :

1 — La bûche choisie 🪵 : Généralement en bois de fruitier (comme le poirier, le cerisier ou olivier), la bûche était soigneusement sélectionnée. Elle représentait l'unité et la prospérité pour la maison. Elle devait brûler pendant trois jours et trois nuits.

2 — La bénédiction 👨🏼‍🦳👧🏻: Avant d'allumer la bûche, le plus ancien et le plus jeune de la famille la portaient ensemble jusqu'à la cheminée, ils devaient faire trois fois le tour de la table recouverte de ses trois nappes, un geste qui symbolisait le lien entre les générations.

3 — Le vin doux 🍷: Le plus jeune de l'assemblée versait une triple libation de vin cuit ou d'huile d'olive sur la bûche avant de l'allumer, un acte d'offrande et de partage.

3 — Les paroles rituelles 👼🏼 🎶 : Tandis que le plus ancien récitait une bénédiction en provençal. Une formule courante était :

« Cacho-fiò
Bouto-fiò
Alègre, alègre
Dièu nous alègre
Calèndo vèn, tout bèn vèn
Dièu nous fague la gràci de veire l’an que vèn
E se noun sian pas mai, que noun fuguen pas mens. »

Qu’on peut traduire en français par :

« Bûche de Noël,
Donne le feu
Réjouissons nous
Dieu nous donne la joie
Noël vient, tout vient bien
Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient
Et si nous ne se sommes pas plus
Que nous ne soyons pas moins. »

5 — Les cendres précieuses 🏡 🐄 👩🏻‍🌾 : La bûche devait durer jusqu’à l’Épiphanie, on l’a remettait donc au feu un peu tous les jours. Le reste de la bûche était conservée et on l’a rallumait les jours d’orage pour épargner la maison de la foudre. On conservait parfois les cendres de la bûche et/ou les morceaux de charbon car ils etaient censés protéger les animaux des étables des maladies et les récoltes des calamités.

Cette tradition rappelait l’importance de la lumière dans la nuit de Noël et célébrait la chaleur familiale.

Sources :

- Manuel de folklore français contemporain, 1937-1958, réédité sous le titre Le Folklore français, Laffont, « Bouquins », 1999, volume 3, p. 2528-9).
- Magali Blanc (http://www.tradicioun.org/Le-Cacho-fio)
- Tradition du cacho-fio René Husson, Les 13 desserts en Provence, Saint-Affrique, Fleurines, 2010, 192 p. (ISBN 978-2-912690-21-0), P52 Tradition avant le Gros souper de Noël
- Wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Cacho_fio)

Bonjour  le mondeL’exposition sur Pagnol c’est en ce moment à Château de Simiane - ValréasMême si Marcel est né à Aubagn...
21/09/2024

Bonjour le monde
L’exposition sur Pagnol c’est en ce moment à Château de Simiane - Valréas

Même si Marcel est né à Aubagne, la famille Pagnol est installée à Valréas depuis 1610. Son grand-père paternel était tailleur de pierre. Si cela vous intéresse, nous pourrions publier une petite généalogie des Pagnol.

En vous souhaitant de bonnes journées du Patrimoine.

́eseuropéennesdupatrimoine ́esdupatrimoine

pour information

D’après le récit de Barjavel, à Entraigues-sur-la-Sorgue, Châteauneuf-de-Gadagne, et Mirabeau (1), la veille de Noël, le...
18/12/2023

D’après le récit de Barjavel, à Entraigues-sur-la-Sorgue, Châteauneuf-de-Gadagne, et Mirabeau (1), la veille de Noël, les jeunes gens faisaient la chasse aux roitelets(2), que les comtadins appelaient « pétouzes ». Au moment où le prière venait de célébrer l'office divin de la nuit de Noël, les jeunes Mirabelains pénétraient dans l'église au son du tambourin et, s'approchant du curé, lui présentaient un roitelet vivant en lui disant : « Aven la petoua ». Ils recevaient en échange de cet hommage la somme de trois livres tournois, ou trois francs à peu près selon les sources. Si par hasard la prise de l'oiseau n’avait pu être effectuée par des hommes, et si elle l’avait été par des femmes, celles-ci avaient le droit de bafouer et d'insulter le sexe maladroit qui se sauvait alors à toutes jambes, ou restait obstinément dans le logis pour ne pas s'exposer à avoir le visage barbouillé de boue ou de suie. Le choix que l'on faisait, en cette circonstance, d'un des oiseaux les plus petits, avait peut-être pour but de reporter l'esprit des fidèles vers le nouveau-né de Bethléem; et la liberté accordée solennellement par le pasteur au passereau, était vraisemblablement la représentation naïve de l'affranchissement de l'âme humaine délivrée, par la venue du Messie, des chaînes du ravisseur infernal.

Le castelnovin rapportant un roitelet vivant était exempté de la dîme des olives pendant une année.

Le curé d’Entraigues-sur-la-Sorgue quant à lui montait en chaire après la messe de minuit, tenant l'oiseau enrubanné de rose et le lâchait dans l'église. Chacun s'empressait à complimenter celui qu'on intitulait alors « lou réi de la vaquéle »; mais il fallait bien se garder de substituer à ce dernier mot le terme de « pétouze », son synonyme, au risque d'être raillé et hué.

À Mazan point de roitelet, cependant ses habitants lâchaient le 24 décembre, à la messe de minuit, au moment de l'élévation, divers espèces d’oiseaux dont plusieurs des assistants avaient le soin de se pourvoir à cet effet; on remarquait alors attentivement si ces captifs ainsi délivrés prenaient leur vol vers le maître-autel, ou bien s'ils se huchaient sur les corniches ou sur les statues des saints, et s'ils concouraient à alimenter par leur ramage les joyeuses émotions et même la piété des spectateurs.

* * * * *

Dites-nous en commentaires quelles sont les traditions de Noël dans votre ville, bourg ou village du Vaucluse abandonnées ou encore en usage ?

Bons préparatifs de Noël à toutes et tous !

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Notes :

(1) « À Mirabeau, le jour de la seconde fête de Noël, les jeunes gens alloient, de grand matin, à la poursuite d’un roitelet qu’ils prenoient en vie. Ils l’apportoient à la grand’messe au son du tambourin : après la messe, ils présentoient ce roitelet au curé, et celui-ci leur donnoit trois francs. » (Max. Pazzis, Mém. slal, sur le dép. de Vaucl, chap. 1, раge 53.)

(2) Le nom comtadin du troglodyte (motacilla troglodytes, Linn.) et la désignation languedocienne du petit grimpereau (certhia familiaris, Linn.). Le troglodyte ressemble par sa couleur tout-à-fait à la bécasse : on le voit, pendant l’hiver, courir à travers les haies et les plantes oléacées de nos jardins, il est un peu plus gros que le roitelet (motacilla regulus, Linn.). Celui-ci est d’un vert olive, porte sur la tête une petite couronne aurore bordée de noir de chaque côté, et est connu plus particulièrement des chasseurs de Carpentras sous le nom patois de fis. Le roitelet est le plus petit de tous les oiseaux de l’ancien continent; car, d'après Montbelliard, la moindre feuille suffit pour le dérober à la vue; il ne surpasse pas de beaucoup en grosseur la sauterelle de nos pays; sa longueur totale est de 3 pouces et demi (9 centimètres 4 millimètres), et son poids est de 96 à 120 grains (de 4 grammes 57 centigrammes à 6 grammes 38 centigrammes). Il hiverne aussi parmi nous, voltigeant sur les arbres et les vieux murs. Quant au rouge-gorge (motacilla rubecula, Linn.), qui a le poitrail d’un rouge-abricot et le reste du plumage brun, il est bien plus gros que le troglodyte; et c'est encore un oiseau d'hiver qui se vend sur nos marchés étant, comme les deux autres, fort recherché des gourmets. On sait que dans le Noël, dit des Oiseaux, de Saboly (c'est ordinairement le 77e du recueil), autour de la crèche divine

La pétouze amé lou rigàou
Cantà voun qué vous fazièn gàou.

Autrefois on confondait, et l’on confond encore de nos jours, le troglodyte, le roitelet et le petit grimpereau : c’est pour cela que l’on ne trouvera pas hors de propos la teneur ni la longueur de cette note.

Dans quelques parties de la Provence, le troglodyte est appelé petoua, v***a petoua, v***arina ou baccarina, dénominations auxquelles ressemble parfaitement la vaquéte des gens d'Entraigues. (Voy. le Dict. provençal-français de M. Honnorat, aux mots pétousa, escalapéroun, pétoua et rigâou.)

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Sources :

- France pittoresque - Volume 3 - Page 210 - Abel Hugo - Delloye éditeur (Paris, 1835)
- Dictons et sobriquets patois des villes, bourgs et villages du département de Vaucluse - Page 126 à 129 - Casimir François Henri Barjavel (Carpentras, 1849-1853)
- Gazette du Midi (25 décembre 1853)
- La Gazette (26 décembre 1907)

Avignon, la Provence et le Dauphiné à découvrir sur l’une des plus grandes et des plus anciennes planisphères circulaire...
29/05/2023

Avignon, la Provence et le Dauphiné à découvrir sur l’une des plus grandes et des plus anciennes planisphères circulaires réalisée en 1587 par le cartographe italien Urbano Monte.

Le degré de détail est impressionnant, on ose à peine imaginer le travail nécessaire pour rassembler toutes les informations permettant la réalisation des 60 panneaux, mentionnant les nations, régions et cités importantes pour chacun des continents connus, le tout relevé par plusieurs dizaines d’illustrations et schémas en couleurs. L’ensemble des planches forme un carré parfait d'environ 275 centimètres de côté.

À découvrir en haute définition, et une simulation de rotation en mode globe terrestre, des planches numérisées en 2017 par le David Rumsey Map Center : https://www.davidrumsey.com/blog/2017/11/26/largest-early-world-map-monte-s-10-ft-planisphere-of-1587

La biographie d’Urbano Monte (Monti) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Urbano_Monti

La Vau-Cluso d’autre-tèms vous souvetan uno urouso annado e qu’aquesto annado vous adugue lou bonur, la pas, la joio, l’...
31/12/2022

La Vau-Cluso d’autre-tèms vous souvetan uno urouso annado e qu’aquesto annado vous adugue lou bonur, la pas, la joio, l’amour, la santa, l’amista.

A bèn-lèu

UNE MATINÉE AU MONT VENTOUX28 & 29 septembre 1854, Bédoin (La Gazette du Midi)— Article du 28 septembre 1854 :Une matiné...
13/12/2022

UNE MATINÉE AU MONT VENTOUX
28 & 29 septembre 1854, Bédoin (La Gazette du Midi)

— Article du 28 septembre 1854 :
Une matinée au Mont Ventoux.

Grâces aux chemins de fer qui anéantissent presque les distances, il est possible aujourd’hui d’accomplir en 48 heures des excursions qui naguères auraient employé toute une semaine, et, quand le voyageur peut suivre sans interruption la voie ferrée, il franchit, en 7 à 8 heures, une distance que les coches de nos bons aïeux ne parcouraient qu’en 8 à 10 jours.

C’est ainsi que, partis de Marseille, à sept heures du matin, nous avons pu, malgré deux haltes successives, à Avignon et Carpentras, arriver dans l’après-midi au village de Bédouin , bâti au pied du Mont-Ventoux, et point de départ des caravanes qui veulent atteindre le sommet de ce géant du Midi.

Suivant une tradition, qui explique le nom donné à ce village d’environ 2,000 âmes, les Sarrasins, vaincus par Charles Martel, étaient venus chercher un refuge auprès de la haute montagne, et, en effet, les laboureurs rencontrent souvent, avec le soc de leurs charrues, des tombes sarrasines en briques et des fragmens de tuiles de la même époque.

Bédouin fut, en 1793, le théâtre d’un des plus lugubres ép*sodes de notre première révolution. Pour venger la chute d’un arbre de liberté, que des inconnus avaient coupé pendant la nuit, le représentant du peuple Maignet fit mettre le feu au village, massacrer les habitans qui cherchaient à fuir, et dévaster les campagnes. De nos jours encore, quoique la commune ait été longtemps franche de toute imposition et qu’on n’ait pas cessé d’en alléger pour elle le fardeau, le pays porte, en bien des lieux, la trace visible de cette calamité. Plusieurs, maisons n’ont pas été relevées, et la façade de l’église est noire encore de l’incendie que les vandales allumèrent dans sa nef ; après le feu, les sabres et les baïonnettes , la guillotine vint frapper, les malheureux survivans du désastre de Bédouin. Quatre-vingt-quatorze d’entr’eux montèrent, en un seul jour, sur l’échafaud, que les juges sanguinaires de ce temps avaient fait élever tout près de leur tribunal, de sorte qu’entre l’arrêt et l’exécution, il n’y avait que quelques minutes et quelques pas.

Un nom justement célèbre depuis et que l’Espagne insurgée a béni plus d’une fois au milieu de ses malheurs, a laissé dans Bédouin de bien tristes souvenirs. Le maréchal Suchet, alors simple commandant du bataillon de l’Ardèche, fut forcé par le représentant meurtrier, et incendiaire d’assister avec ses soldats à cette œuvre de destruction, et de retenir par l’aspect de leurs armes, les malheureux qui s’efforçaient d’échapper au feu.

Un monument expiatoire s’élève aujourd’hui sur la place où le sang de tant de paisibles citoyens fut indignement répandu.

Par bonheur, au moment de notre visite, rien ne put nous rappeler trop vivement ces déplorables souvenirs ; c’était un dimanche ; la jeunesse en habits de fête se promenait aux abords du village, un soleil radieux éclairait ce beau pays, et la pureté du ciel promettait un temps favorable à notre excursion.

Le curé, vénérable prêtre, dont l’éloge est dans toutes les bouches, s’empressa de nous offrir ses bons soins. Grâces à lui, nous n’eûmes pas la peine de chercher dès guides, de débattre les prix, de veiller aux précautions d usage ; il nous suffit d’être en mesure de partir à neuf heures du soir pour arriver au sommet de la montagne avant le lever du soleil.
Mais avant notre départ un spectacle intéressant nous attendait. Nous étions à table quand M. le curé vint nous avertir qu’après le coucher du soleil, il irait bénir et allumer solennellement le feu de joie traditionnel pour la veille de l’Assomption. Toute la population, musique en tête, et suivie des autorités locales , devait se rendre à cet effet devant l'antique chapelle de Notre-Dame-de-Moustier, à peu de distance du village. Le chemin de la montagne passait tout justement près de là, on avertit les guides de se trouver devant la chapelle après la cérémonie, et à l’heure indiquée, nous nous joignîmes au cortège.

En arrivant sur la place qui précède 1a chapelle, et qui est ombragée par trois ormeaux séculaires, l’intérieur du saint lieu, trop petit pour recevoir la foule compacte des fidèles nous apparut éclatant de mille feux.

Bientôt, au chant du Te Deum, le cortège officiel sortit, précédé par la croix, les cierges allumés et le suisse en grande tenue. Un corps de musique accompagnait M. le curé, M. le maire et son adjoint ceints de leurs écharpes, les frères des écoles chrétiennes, le garde champêtre, etc.

Arrivé au monceau de fascines et de branchages qui allait être livré au feu, le curé le bénit, puis s’approchant avec M. le maire, l’un et l’autre touchèrent le menu bois de leurs cierges allumés. La flamme s’éleva tout-à-coup et dans un instant on ne vit plus qu’un ardent brasier dont le rayonnement fît bientôt reculer la foule. Alors le suisse présent aux notables du cortège des fusées dont les villageois saluaient le départ avec de naïves acclamations quand elles s’élevaient étincelantes, éclairant le paysage de leurs passagères lueurs. En notre qualité d’étrangers et grâces à la courtoisie de M. le maire, nous fîmes à notre tour partir quelques-unes de ces brillantes pièces d’artifice, honneur que les bons habitans du lieu semblèrent nous envier.

Mais le feu s’éteignit graduellement, la foule s’éloigna, les chants, les éclats de rire, les sons de la fanfare s'affaiblirent graduellement, puis cessèrent de se faire entendre. Nous étions seuls.... la lune, qui s’était levée au milieu, d’un ciel pur, répandait sur les campagnes sa clarté blanchâtre ; l’air était calme et c’est à peine si une brise presqu’insensible frôlait le feuillage des vieux ormeaux sous lesquels nous étions assis. Une lumière, une seule, était demeurée dans la chapelle rustique, dont les portes restaient ouvertes. A pareil jour ce luminaire veille là toute la nuit.

Depuis dix siècles environ que ce sanctuaire est bâti, depuis deux cents ans tout au plus que l’on a planté ces ormeaux, combien de fêtes de rois et d’empereurs, célébrées au bruit des cloches et du canon, au milieu des protestations de dévouement, ont disparu sans laisser un souvenir ! que d'anniversaires célébrés annuellement par les hymnes des poètes de cour et les phrases stéréotypées des journaux et dont on ne parle plus que pour les maudire ! Et cependant après mille années le feu de joie s’allume encore devant la chapelle de Marie et le luminaire traditionnel éclaire son enceinte. Pour interrompre pendant quelques années ces pieuses et populaires coutumes, il n’a fallu rien moins que la chute d’un trône, le bouleversement de la société, l’échafaud en permanence, l’incendie et l’assassinat.

Les livres saints avaient prédit que les peuples se réj***raient de la naissance du précurseur, et, de nos jours encore, après tant de siècles et de révolutions dans les mœurs, les habitudes et le langage, nous voyons partout les magistrats de nos communes allumer en grande solennité le feu de joie de la Saint-Jean.

Ainsi, après dix-huit siècles, l’approche des fêtes de Noël, de Pâques, de la Pentecôte, fait encore tressaillir les fidèles, et le son des cloches qui annonce ces solennités retentit doucement au fond des cœurs. Seuls, dans quelques villes, immense foyer de luxe désordonné, de misères poignantes et de déplorable corruption, quelques malheureux ont oublié ces souvenirs famille, et pour eux tous les jours de l’année ramènent la déplorable et monotone succession des fatigues, des privations et de l’abrutissant débauche. Qui oserait dire que la fausse civilisation qui dégrade ainsi des créatures humaines est préférable à la simplicité, à la modération de vœux et de besoins, qui permet à l’habitant des campagnes de goûter encore les modestes et innocens plaisirs qui firent le bonheur de ses devanciers ?

Depuis une demi-heure nous attendions, et l’un de nos guides manquait encore à l’appel. Or, c’était précisément celui qui devait conduire le mulet chargé de nos provisions. Tandis qu’on allait à sa recherche, une autre demi-heure se passa.

Enfin, nous nous mîmes en route. Nous tenions à franchir pédestrement toute la distance qui nous séparait encore de la sommité du Ventoux. Vainement les guides, nous prédisant de mauvais chemins, nous conseillaient de faire sur le dos des mulets tout le trajet, pendant lequel nous pouvions nous en servir. C’était seulement par surcroît de précaution que nous avions loué des montures, et nous tînmes bon jusqu’à la fin, mais non sans fatigues, il faut l’avouer.

Avant d’entrer dans la montagne nous traversâmes plusieurs petits hameaux de 40 à 50 habitans ; çà et là se montraient quelques vieux chênes, derniers restes des forêts magnifiques qui, au dix-huitième siècle, couvraient encore ces hauteurs. Bientôt commencèrent les chemins, rocailleux que nous ne devions plus quitter ; des nuages, qui s’étaient élevés depuis peu de temps, voilaient la face de la lune ; un temps étouffé rendait votre ascension fatigante, aucune brise n’agitait l’air , et trempés de sueur, nous étions assurément bien loin de croire que nous eussions besoin ce jour-là des cabans et des vêtemens d’hiver mis en réserve sur le dos d’un de nos mulets.

Ce fut bien p*s quand nous nous enfonçâmes dans la Combe-Filiole, interminable ravine encaissée par des rochers à pic. Ici nos guides renouvelèrent leur invitation d’enfourcher nos montures ; sur notre refus, ils n’osaient pas le faire eux-mêmes et se faisaient seulement remorquer en se cramponnant à la queue de ces dociles animaux. L’un d’eux nous montra avec complaisance le mulet qui avait porté Roumanille dans son ascension au mont Ventoux. On connaît les charmantes lettres que le troubadour écrivit à sa sœur, en idiôme provençal, et dans lesquelles il raconte si bien la plantation de la croix au sommet de la montagne, en présence de plusieurs milliers d’habitans accourus de tous les villages voisins. Roumanille ne dissimule pas son inexpérience complète de l’équitation et sa frayeur quand il se vit juché, nuitamment et par des chemins affreux, sur un quadrupède qui, dans ce moment, lui semblait aussi haut qu’une tour. Cette crainte naïve apparaît encore au milieu des remercimens qu’après son heureux retour il adresse à son modeste Pégase.

Nous approchions du pic de l’Aiguille. Des hêtres au sombre feuillage tachetaient les roches blanchies et inaccessibles qui nous environnait. Il n’est pas rare de rencontrer des vipères dans cette région ; aussi, peu jaloux de réveiller quelqu’un de ces dangereux reptiles, nous avions soin de suivre exactement les traces des guides, qui nous précédaient.

Le ciel avait pris un aspect de plus en plus menaçant. Les nuages s’étaient amoncelés, et bientôt une pluie fine nous obligea, quoique trempés de sueur, à nous couvrir de nos manteaux. Nous hâtâmes le pas pour atteindre l’abri du Jas ou de l’Ermitage ; mais la montée devenait de plus en plus rude, et le chemin était hérissé de blocs de pierres de toutes dimensions. Nous trébuchions à chaque pas, nous étions hâletans, morfondus. Depuis trois heures et demie nous cheminions dans des sentiers couverts de cailloux, et cette ascension continue, sans désemparer, sans une minute de repos ou de chemin plus facile, était véritablement écrasante. Nous avions besoin que la voix de nos guides nous annonçât notre arrivée... en vue de l’Ermitage.

Pour couronner l’œuvre, il fallut avant d’y aborder, suivre à gauche un sentier, tracé sur le flanc, presque perpendiculaire, de la montagne et recouvert de graviers mouvans. Dans cet endroit les guides obligent toujours les voyageurs à descendre de leurs mulets, quelques doléances que les malheureux puissent faire. A peine un seul homme peut-il passer sur le sentier et si, par malheur, il ne posait pas le pied où il faut, il roulerait de la hauteur de quelques étages, pêle-mêle avec une charretée de cailloux.

Enfin, plus ou moins disloqués, nous arrivâmes au Jas, qui consiste en une salle décrépie, et voûtée, de 8 mètres de long sur 3 ou 4 de large ; adossée à la roche et d’un abord difficile, nous avions un tel besoin de repos que nous nous assîmes en arrivant sur les dalles humides pour reprendre haleine. Les guides commencèrent par allumer du feu ; l’un d’eux alla chercher un bloc de glace pour en faire de l’eau, et, après avoir allumé nos pipes, nous pûmes tirer du café et du punch.

En dépit de la fumée qui remplissait ce réduit, assez semblable en ce moment à une caverne de contrebandiers, nous commencions à j***r d’un repos péniblement acheté, et nous nous arrangeâmes de notre
mieux pour dormir quelques instans.

Réveillés à trois heures du matin, nous nous apprêtâmes à franchir les derniers mamelons qui nous séparaient des plus hautes sommités de la montagne. L’atmosphère s'était singulièrement refroidie ; des nuages menaçans couvraient l’horizon, et nos guides nous conseillaient de nous hâter.

Une fois sortis du milieu des hêtres par des sentiers horriblement montueux, nous nous trouvâmes sur des pentes arides, enveloppés de brumes intenses qui nous empêchaient de voir à quatre pas de nous. En passant près d’un monceau de pierres sous lequel repose, diton, un ermite, nous eûmes soin d’y joindre quelques cailloux suivant la coutume locale. Enfin , après une nouvelle ascension d’une heure , nous découvrîmes la modeste chapelle, et la croix qui domine et protège les provinces françaises que baigne la
Méditerranée, et qui s’étendent des Pyrénées aux Alpes.

Malgré notre lassitude, nous hâtâmes le pas, et nous pûmes enfin nous arrêter au terme de notre course, au piédestal qui supporte le signe vénéré. Un mistral glacé mugissait autour de nous, emportant les vapeurs qui allaient se former sous nos pieds en blanches nuées.

Le Mont-Ventoux justifiait son nom ; mais les enfants de la Provence savent défier les raffales les plus vives, et malgré ses froides caresses, nous courûmes sur le bord opposé du plateau pour j***r de l’aspect, tout nouveau pour nous, que présentent ses pentes septentrionales, auxquelles succèdent à perte de vue des montagnes arides couronnées de pins ou de crêtes dentelées.

L’aube ne blanchissait pas encor, et il nous fallait attendre les premiers rayons du soleil pour admirer à notre aise l’immense panorama qui se déroule aux regards éblouis du spectateur. Le bon curé de Bédouin avait eu la prévoyance de nous donner les clés de la chapelle, qui fut un précieux abri pour notre caravane transie de froid et pénétrée par l’humidité des brouillards.

Quand nous approchâmes du saint lieu pour en ouvrir la porte, nous trouvâmes, à notre grande surprise, deux paysans assis dans l’embrasure qui les garantissait un peu de l’impétuosité du vent. Ils entrèrent avec nous, et tandis qu’on déballait nos provisions et qu’on préparait un foyer, tous deux s’agenouillèrent sur les marches de l’hôtel et prièrent. Ce spectacle nous toucha, il vint rappeler à notre cœur de chrétien et de français, au milieu des distractions de notre voyage que cette journée était celle du 15 août, triomphe de la Sainte-Vierge, de la reine des anges, fête spéciale de la patrone de la France , à laquelle un de nos vieux rois avait solennellement et pour toujours, consacré son royaume et son peuple. Instinctivement nous nous découvrîmes ; l’un de nous dit à haute voix un Ave Maria et le Souvenez vous, auquel tous répondirent avec une pieuse émotion, et un long intervalle de recueillement suivit ces prières.

Louis ISNARD.
(La suite à un prochain numéro.)

— Article du 29 septembre 1854 :
Une matinée au Mont Ventoux.
(Suite.)

La chapelle du Ventoux ne se recommande aux pèlerins que par les souvenirs qui s’y rattachent et ne conserve de ses anciens ornement qu’un autel tout désemparé. Les vandales de 1793 la dévastèrent et en démolirent une portion. Depuis quelque temps on a restauré sa toiture.

Malgré l’ancienne tradition populaire qui en attribue la fondation à Charlemagne , on pense que cette chapelle n’a été construite qu’un siècle plus t**d. A peu de distance du seuil de la porte s’élève la croix de fer qui fut solennellement bénie en 1853 au milieu d’un concours immense de fidèles. Ainsi que nous l’avons rappelé plus haut, ce fut à l’occasion de cette solennité que le poète Roumanille exécuta, non sans peine, cette ascension au Mont Ventoux dont il a si spirituellement écrit l’odyssée.

Mais le soleil était sur le point de s’élever à l’Orient. C’était pour assister à ce moment solennel que nous avions marché toute la nuit par d’épouvantables chemins ; nous nous empressâmes de quitter notre bon feu qui pétillait dans cette chapelle où toute la caravane, les mulets compris, avait trouvé un refuge, et nous vînmes braver de nouveau le mistral impétueux dont les raffales nous faisaient grelotter.

Hélas! notre curiosité fut, sous ce rapport, complètement désappointée. De malencontreux nuages nous voilèrent les premiers rayons du soleil, et nous ne pûmes observer celte grande ombre triangulaire du Ventoux, qui, dans les jours sereins, se projette entre Avignon et le pont Saint-Esprit, et s’étend au loin dans le Languedoc. D’autres nuées nous cachaient tour à tour diverses parties du paysage.Tantôt elles nous apparaissaient unies comme une mer d’écume, tantôt se hérissant et élevant vers le ciel leurs mobiles colonnes, quelquefois amoncelant leurs masses blanchâtres aux confins de l’horizon. Mais le ciel se rasséréna graduellement, et il nous fut possible d’embrasser du regard les cîmes lointaines du Mont-St-Bernard , du Mont-Blanc et du Mont-Viso, le Rhône et ses affluens, pareils à de faibles ruisseaux qu’un rayon du soleil va tarir, et toutes les villes dispersées à quarante lieues à la ronde.

Or ne s’arrache qu’à regret à de tels spectacles, et bien à plaindre celui qui resterait insensible devant eux! Au milieu de cette immensité, de cette majesté inaltérable de la nature, l’homme se trouve si petit et si faible que son cœur se détache bientôt des tristes liens qui le tiennent courbé sur cette terre d’où sa trace doit disparaître sitôt. Devançant par un mystérieux désir le dénouement de son existence, il appelle l’heure où il pourra se reposer dans le sein de l’auteur de tant de merveilles et rassasier pour toujours les désirs infinis de son âme.

Tous les voyageurs qui ont pu, comme nous, contempler cet incomparable tableau, sillonné par les fleuves et les chaînes de montagnes, semé de plusieurs grandes villes et que limitent dans le lointain la Méditerranée rayonnante et les cîmes neigeuses des plus hautes montagnes de l’Europe, tous, sans exception, n’en parlent qu’avec l’enthousiasme le mieux senti.
Pétrarque nous a laissé l’histoire de son pèlerinage au Mont- Ventoux ; il paraît qu’à celte époque bien peu de voyageurs visitaient ces sommets ardus. Les forêts qui couvraient alors toutes les pentes en rendaient l’abord très-difficile.

Le mont Ventoux est entièrement calcaire ; il s’élève à 2,000 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, à peu près la hauteur du Mont-Olympe. Son sommet n’est qu’à 900 mètres au-dessous de la limite des neiges éternelles, et sa température moyenne, pareille à celle de l’Islande, est supérieure de 2 degrés et demi à celle du Grand St-Bernard. Dès le mois de septembre, il revêt le manteau de neige qui le couvre les trois quarts de l’année. Son plateau est étroit ; une crête sépare les deux versans nord et sud. Le premier est fortement incliné et plonge dans des gorges étroites séparées entr’elles par une infinité de collines abruptes et, désolées. Le second s’abaisse par une pente plus régulière, et vieni finir au Rhône. C’est au pied de cette pente que s’élève le village de Bédouin.

Une couche de cailloux uniformes recouvre cette portion de la montagne, et tamise les eaux pluviales qui alimentent plusieurs sources, dont quelques-unes sont à une hauteur considérable. Une des plus curieuses est la Font Filiole, qui conserve toujours sa température de 5 degrés au-dessus de zéro, et sort de la terre sur le bord d’un précipice épouvantable, à 1,800 mètres au-dessus du niveau de la mer. Elle s’élance du milieu des roches calcinées pour se perdre immédiatement dans les graviers. Nous ne manquâmes pas de visiter cette fontaine merveilleuse. L’horreur du site, le contraste de cette eau limpide et des roches pelées au milieu desquelles nous la voyions jaillir, nous firent oublier les fatigues de notre course nocturne. D’ailleurs, nous avions compté sur la source pour notre déjeuner ; mais ce n’avait pas été sans peine que nous étions parvenus sur ses bords.

Un de nos guides nous assurait que nous n’étions qu’à vingt minutes du chemin de la Font-Filiole ; nous nous aventurâmes à sa suite par le versant nord de la montagne et sur un lit de cailloux mouvans. Bientôt nous nous trouvâmes tous éparpillés et plus ou moins en avant, selon l’aptitude plus ou moins grande de chacun de nous à cette course qui rappelait assez bien les montagnes russes et qui, à notre guide aux pieds de chèvre, paraissait la chose du monde la plus naturelle. Heureusement l’impitoyable coureur s’arrêta enfin tout net, regarda autour de lui, et branlant la tête, nous annonça que la source n’était pas de ce côté. Sur ces entrefaites les traînards nous rejoignirent, et Dieu sait quelles acclamations hétéroclites, quelles interpellations fondirent sur le malencontreux paysan, quand il fallut remonter cette côte rude, sur un sol qui, à chaque pas, se dérobait, en quelque sorte, sous nos pieds. Quand nous demandions au guide pourquoi il nous faisait courir à l’aventure dans ces régions désolées, il s’arrêtait et nous montrant les cailloux que nos pieds endoloris foulaient avec tant de peine, il répondait : « Les pluies ont effacé les drayos ; » et reprenait de plus belle sa course au clocher. Force nous était bien de le suivre , car toutes les imprécations du monde ne nous auraient pas tirés de là.

Parvenus à peu de distance du sommet, les uns remontèrent à la chapelle, en maugréant contre toutes les sources connues et inconnues ; les autres, continuèrent leurs recherches. Notre guide, piqué d’honneur, nous assura que, dussions-nous y passer la journée, il finirait par nous conduire à la Font-Filiole. Celle perspective, renouvelée des israélites dans le désert, avec cette différence, pourtant, que nous n’avions d’autre manne que des cailloux, nous donna le frisson. Une demi-heure seulement, terme de rigueur, fut assignée au guide pour trouver la Font-Filiole. 11 nous dirigea du côté de l'est par un sentier scabreux, à peine tracé à travers des précipices dont la profondeur donnait le vertige, et après je ne sais combien de détours et de contours nous découvrîmes dans un recoin la source mystérieuse. En la voyant il nous fut aisé de comprendre l’erreur de notre guide. Ce filet d’eau se perd si promptement qu’une poignée de pierres suffirait pour le dérober à tous les regards. Pas un brin d’herbe, pas une mousse ne sont venus se compromettre dans ces sites désolés pour signaler la présence d’une eau courante. Un indigène seul, un homme familiarisé depuis plusieurs années avec les pics et les ravins du Ventoux peut-être capable de retrouver à volonté cette source.

Nous nous désaltérâmes avec bonheur, notre guide se chargea d’une large provision d’eau et nous revînmes auprès de nos compagnons qui, ne comptant guères sur cette onde enchantée, avaient pris le parti de déjeuner sans elle et sans nous.

Cette course matinale avait singulièrement aiguisé notre appétit, et le mulet porteur des provisions n’eut bientôt à subir qu’une charge fort allégée. Cependant le soleil montait de plus en plus à l’horizon et nous avions besoin de faire hâte pour ne pas manquer le départ du chemin de fer. A notre grand regret, nous renonçâmes à visiter diverses grottes, fort remarquables par leur étendue et la beauté de leurs stalactites et ouvertes au sein des gorges qui courent dans la partie septentrionale de la montagne. En abandonnant la cîme chauve du Ventoux, nous cueillîmes comme gage de souvenir quelques fleurs très rares qui ne croissent qu’au sommet des montagnes, et après un dernier et rapide coup-d’œil donné au magique tableau qui s’étalait à nos pieds, la caravane s’ébranla : la plus grande partie descendit avec les mulets par le Jas et la Combe Filiole, tandis que ceux d’entre nous que ne rebutait pas la prévision de nouvelles fatigues, suivirent une autre direction, avec un seul des guides, pour visiter, chemin faisant, les magnificences sauvages du ravin appelé la Combe de Curnier.

Nous descendîmes du couchant par des pentes ardues où pas un sentier n’était tracé ; quelques pins, des touffes de lavande nous apparurent successivement ; le guide nous fit observer certaines parties du vallon plus verdoyantes que les autres : c’étaient celles où, depuis quelque temps, défense avait été faite de mener paître les troupeaux.

Ainsi depuis que la dent meurtrière des chèvres n’y passait plus, les hêtres, les groseilles, etc., couvraient le sol de leurs rameaux et dans peu d’années ces côteaux auront retrouvé la verdoyante parure que la main avide et imprévoyante de l’homme leur avait ravie.

Après deux heures de marche dans des vallons déserts nous arrivâmes soudain, et comme inopinément, à la Combe de Curnier. Sur ce point, les rochers, à pic et d’une hauteur effrayante, se rapprochent tout-à-coup ; le chemin suit une pente rapide et semble disparaître dans les entrailles de la terre. On s’engouffre dans une gorge sombre et profonde qui peut à peine donner passage à un homme. Involontairement on lève les yeux et les rochers, dont la cîme surplombe , empêchent de voir le ciel. On avance et le ravin sinueux se resserre toujours davantage. Nous étions obligés de passer l’un après l'autre et de travers. En bien des endroits, une personne douée d’une certaine corpulence eût été contraint de s’en retourner sous peine de rester accrochée entre les deux parois. A peine sentions-nous quelques bouffées d’un vent humide, et un silence sépulcral nous entourait. Nous marchâmes ainsi plus de dix minutes. Aussi nos poumons semblèrent se dilater et nous respirâmes avec bonheur quand la Combe, s’élargissant, nous laissa voir le soleil et le ciel bleu.

Aux environs de Marseille, il n’y a guères que l’étroite gorge qui conduit à la belle calanque du port de Vaux ou d’Envaou, demi- heure avant Cassis, qui, par ses sinuosités et la hauteur des rochers abruptes dont elle est enserrée, qui puisse être comparée à la Combe-de-Curnier. Notre conducteur, quoique familiarisé avec ce spectacle, nous parut aussi impressionné que nous. Il nous montra des débris de conduites en poterie qui menaient à Bédouin l’eau d’une source que nous vîmes jaillir à fleur de terre. Il nous dit que les chasseurs vont, au milieu de ces rocs inaccessibles, dénicher les aigles et les oiseaux de proie dans leurs aires. Encore quelques années, et le passage , aujourd'hui si étroit, deviendra tout à fait impraticable par l’encombrement des pierres que font tomber des crêtes supérieures les gelées et le piétinement des troupeaux.

Après avoir parcouru plusieurs vallons, ornés d’un grand nombre d’excavations bizarres, nous nous trouvâmes au milieu des terres cultivées et d’arbres chargés de fruits dont les paysans, avec les plus vives instances, nous firent goûter les plus beaux. Jamais fruits plus savoureux ne rafraîchirent palais mieux disposés. Pour un de ces arbres nous aurions troqué en ce moment la Font-Filiole et toutes les Naïades de la montagne. A peu de distance les torrents ont sillonné les terres de la façon la plus bizarre : fortement colorées d’une teinte rougeâtre, elles apparaissent à travers le feuillage et, sous un soleil ardent, comme un sol ensanglanté. Nous y rencontrâmes épars çà et là des fragment de briques et de tuiles de toutes sortes provenant des fours que les musulmans y avaient établis. Dans une des fermes que nous venions de traverser l’on nous dit avoir déterré récemment deux tombeaux sarrasins. Peu après, parmi les pierres servant de clôture à une vigne, nous rencontrâmes plusieurs briques mises à jour dans une effondrée récente. Le curé de Bédouin nous avait cité le fait la veille, et nous pûmes rapporter quelques unes de ces briques, remarquables par leur épaisseur et leur forme polygonale ou conique.

Nous découvrîmes bientôt la chapelle de Notre-Dame-du-Moustier. La cloche sonnait à toute volée, et nous distinguions les sons de la musique. Nous hâtâmes le pas pour assister à la grand’messe : la population entière, le maire, ceint de son écharpe, et les autorités viennent, le 15 août, assister aux offices, que l’on célèbre avec la plus grande solennité dans cet antique oratoire. On voit encore dans une chapelle latérale la voûte qui date du 9e siècle, et dont les nervures reposent, à la naissance des arceaux, sur des têtes d’êtres fantastiques sculptées avec la simplicité et la foi naïve de l’époque. C’était la paroisse de Bédouin en 1036. Au milieu du XIIIe siècle, elle perdit ce privilège , les habitans ayant construit une nouvelle église près du château sur l’emplacement élevé qu’occupe le cimetière actuel ; l’église d’aujourd’hui a été édifiée au commencement du XVIIIe siècle : sa façade s’aperçoit de fort loin, l’ampleur et l’élégance de ses proportions en feraient un édifice remarquable, même dans une ville importante.

Afin de perpétuer le souvenir de la paroisse de Notre-Dame-du- Mouslier, pour laquelle les habitans ont conservé la plus grande vénération, on y célèbre chaque année les offices le jour de l’Assomption. Quand nous arrivâmes elle était déjà remplie de fidèles, et une foule nombreuse et recueillie était agenouillée, tête nue, devant le porche, à l’ombre des vieux ormeaux.

Comme la veille, nous vîmes là réunis tous les habitans du village. Nous déposâmes nos briques sur le piédestal qui supporte la croix, au grand étonnement des assistans, qui ne pouvaient comprendre l’agrément que nous avions trouvé à nous charger de pareils objets au milieu des collines, sous un soleil caniculaire. De jeunes filles, vêtues de blanc, distribuaient le pain bénit. La fanfare et les chœurs alternaient leurs chants. La distance à laquelle nous nous trouvions nous fit pardonner les éclats bruyans des trombonnes et des ophicléïdes et quelques notes hasardées des exécutans. A la fin de la cérémonie, la musique, suivie de la foule, escorta les autorités jusqu’à leur demeure, et nous rentrâmes à l’hôtel.

Après un dîner réparateur et notre visite d’adieu à M. le curé, nous partîmes de Bédouin en nous promettant de visiter plus t**d en détail ce que nous venions d’explorer à peine. Une fois en voiture, nous nous laissâmes aller au sommeil. A peine en traversant Carpentras fîmes-nous attention à quelques danseurs qui célébraient la fête nationale en prenant leurs ébats sous une salle verte.

Repartis d’Avignon par un convoi du chemin de fer, nous rentrâmes chez nous après une absence de 39 heures, fatigués, mais contens de
notre course dans les cîmes et les combes du Ventoux.

Louis ISNARD.

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