16/09/2026
🎭 MERCREDI HISTOIRE — Quand le Casino était trop petit pour Martigny
Lorsque j’ai commencé à chercher ce que les archives pouvaient encore nous raconter de Martigny-les-Bains en 1930, je pensais assez naturellement retrouver la station thermale, ses buveurs, son Parc, ses hôtels…Et comme souvent depuis que je me plonge dans nos vieux journaux, les archives ont décidé de m’emmener ailleurs. Je devrais le savoir à force pourtant.
Cette fois, elles m’ont ramenée au Casino, mais pas au Casino des beaux jours et des curistes.
Au Casino… en plein hiver et ce que j’y ai découvert révèle ce que notre village a de plus beau, réunir encore et toujours.
Un dimanche soir de janvier 1930
Le dimanche 12 janvier, à 20 h 30, la fanfare La Fraternelle organise une soirée récréative au Casino avec le concours de la troupe d’amateurs de la Colonie scolaire de Montigny-le-Roi.
Au programme notamment : Le Chemineau, drame en cinq actes de Jean Richepin.
Sur le papier, une soirée comme il pouvait certainement s’en organiser beaucoup, sauf que celle-ci va prendre une tout autre dimension.
Quelques jours plus t**d, le compte rendu publié dans la presse commence par une phrase qui m’a immédiatement arrêtée :
« De mémoire d’homme, on n’avait vu une telle affluence au Casino. »
Des centaines de personnes se pressent dans la grande salle. Toutes les places sont occupées. Le journaliste précise même que toutes les familles de Martigny sont représentées, à l’exception de celles récemment frappées par un deuil.
Autrement dit : ce soir-là, Martigny est au Casino.
La municipalité est représentée, presque tous les conseillers municipaux sont là, les responsables de La Fraternelle également, et le public ne semble pas simplement être venu soutenir gentiment la fanfare, le spectacle plaît réellement.
Le journaliste va même jusqu’à comparer l'interprétation du Chemineau à celles données par les artistes professionnels que les spectateurs avaient pu voir dans le Parc de l'établissement pendant la saison d'été, une comparaison assez savoureuse : en janvier, les amateurs font presque oublier les artistes de la saison thermale.
Et La Fraternelle réalise une bonne recette et surtout, ses musiciens ne comptent manifestement pas s'arrêter là.
Février : on recommence
À peine la première soirée terminée qu’une autre est préparée, le 2 février, nouveau grand concert au Casino.
La Fraternelle, dirigée par Alfred Courreaux, est à nouveau présente. Des artistes locaux participent également à la soirée, avec notamment du théâtre, du chant, du violon et du piano, une nouvelle fois, le public répond présent.
Le compte rendu publié quelques jours plus t**d indique que cette deuxième soirée connaît un succès comparable à celui du 12 janvier alors forcément…
On en annonce déjà une troisième.
À ce stade de mes recherches, je pensais simplement avoir découvert une série de soirées hivernales particulièrement appréciées, mais mars allait rendre l'histoire beaucoup plus intéressante.
Le 9 mars, il n'y a plus de place
Pour la troisième soirée, organisée le dimanche 9 mars, le succès dépasse encore celui des précédentes, le Casino est plein. Cette fois, on ne manque plus seulement de chaises : des billets doivent être refusés.
Et le public ne vient plus uniquement de Martigny. Les journaux mentionnent des spectateurs venus de Villotte, Serécourt, Ainvelle, Saint-Ouen, Châtillon et Tignécourt.
Parmi cette foule se trouve même Mme Catherine Huguenin, v***e Clasquin, âgée de plus de 80 ans, qui s'est fait conduire au Casino parce qu'elle aime la musique et la fanfare.
Ce genre de petit détail me fait toujours autant vibrer.
Au milieu des chiffres et des comptes rendus, il nous permet tout à coup d'imaginer une personne bien réelle, un dimanche soir de mars 1930, décidée à ne surtout pas manquer la soirée.
L'Express de l'Est nous permet même d'entrer davantage dans la salle.
La soirée se prolonge jusqu'à minuit et demi. Chants, théâtre, saynètes, prestidigitation, opérette se succèdent et les spectateurs découvrent de nouveaux décors, qui semblent avoir fait leur petit effet. Une collecte permet également de réunir 205 francs pour les sinistrés du Midi.
Mais le plus intéressant se trouve presque ailleurs, parce qu'à force de remplir le Casino…Martigny commence à se demander s'il n'est tout simplement pas devenu trop petit.
Et si Martigny construisait une salle des fêtes ?
Dans son compte rendu, L'Abeille des Vosges rapporte qu'il est désormais question dans la commune de construire une salle des fêtes.
Et pas n'importe laquelle, martigny, présenté dans l'article comme un « bourg important et ville d'eau », aurait besoin d'une salle plus grande que le Casino, où se tiennent alors la plupart des fêtes locales.
Voilà donc où nous ont conduits trois dimanches d'hiver, en janvier, le Casino déborde, en février, on recommence, en mars, on refuse du monde.
Et quelques semaines seulement après la première soirée, la question d'un nouvel équipement pour le village est déjà posée. Je trouve que cela en dit beaucoup sur la vie de Martigny à cette époque.
Parce qu'on pourrait facilement imaginer le Casino comme un bâtiment essentiellement destiné aux curistes et aux distractions de la saison thermale.
Les archives de l'hiver 1930 racontent tout autre chose, les Octoduriens se sont approprié les lieux, et ce n'est toujours pas terminé…
Le 6 avril, la troupe de Montigny-le-Roi revient, cette fois, elle interprète notamment Le Grillon du Foyer. Et devinez quoi ?
Salle comble. Encore.
La Fraternelle participe une nouvelle fois à la soirée et des artistes locaux présentent également Coco Bel-Œil. Depuis janvier, le Casino est donc devenu le rendez-vous régulier des soirées récréatives du village.
Puis viennent les beaux jours, le bâtiment retrouve alors davantage son visage thermal. Le 14 juillet, après les cérémonies officielles, les jeux organisés dans le Parc de l'Établissement réunissent la population mais également, selon les mots du journal, les « buveurs et les touristes de la station ». La journée s'achève par un bal au Casino.
Et le 17 août, le Casino de l'Établissement thermal accueille le groupe des Amateurs du Parc, qui donne une représentation au profit des œuvres de bienfaisance locales avec notamment deux pièces de Courteline : Le Commissaire est bon enfant et Les Boulingrin.
Le même lieu traverse donc les saisons. L'hiver, il accueille les habitants et les sociétés locales. L'été, les habitants y côtoient les buveurs et les touristes de la station. Puis l'hiver revient.
Les « Grillons Lorrains » prennent le relais
À la fin du mois de novembre, un nouveau nom apparaît dans les colonnes du journal :
« Les Grillons Lorrains de Martigny-les-Bains ».
Ce groupe d'artistes amateurs prépare une série de spectacles pour la saison d'hiver, avec un objectif clairement annoncé : contribuer à l'éducation artistique.
Le 30 novembre, leur soirée de gala est organisée dans la grande salle du Casino et le compte rendu est sans ambiguïté :
« immense succès ».
Le public est à nouveau très nombreux, on vient de tous les quartiers de Martigny, des écarts, mais également des communes voisines. Et un détail permet de refermer parfaitement la boucle commencée onze mois plus tôt : le journal précise que certains des artistes présents avaient déjà été applaudis l'hiver précédent, ce n'était donc pas une succession de soirées isolées.
En suivant les journaux semaine après semaine, on voit apparaître quelque chose de beaucoup plus intéressant :
une véritable saison culturelle hivernale.
Et dire que je cherchais le Martigny thermal de 1930…Je l'ai bien trouvé.
Dans le Parc, auprès des buveurs, des touristes et au Casino de l'établissement thermal. Mais les archives m'ont surtout permis de découvrir un autre Martigny.
Celui des dimanches d'hiver, celui où l'on se déplace des villages voisins pour assister au spectacle, où une dame de plus de 80 ans se fait conduire au Casino pour écouter la fanfare, où l'on applaudit les voisins montés sur scène, où les sociétés locales organisent, jouent, chantent et récoltent de l'argent pour leurs œuvres.
Et celui qui, en mars 1930, finit par se poser une question finalement assez extraordinaire : le Casino ne serait-il pas devenu trop petit pour nous ?
en 1930, même lorsque les curistes avaient quitté Martigny-les-Bains, le Casino, lui, ne s'endormait pas.
📚 Sources
— L’Abeille des Vosges, janvier 1930 : annonces et comptes rendus des premières soirées récréatives organisées au Casino par La Fraternelle et la troupe de Montigny-le-Roi.
— L’Abeille des Vosges, février 1930 : deuxième soirée au Casino et annonce de la suivante.
— L’Abeille des Vosges, mars 1930 : compte rendu de la soirée du 9 mars, affluence exceptionnelle, places refusées et projet évoqué d'une salle des fêtes plus grande que le Casino.
— L’Abeille des Vosges, avril 1930 : nouvelle soirée récréative du 6 avril et nouvelle salle comble.
— L’Abeille des Vosges, juillet 1930 : fêtes du 14 juillet, animations au Parc de l'Établissement en présence des habitants, des « buveurs et touristes de la station », et bal au Casino.
— L’Abeille des Vosges, août 1930 : représentation des Amateurs du Parc au Casino de l'Établissement thermal.
— L’Abeille des Vosges, novembre et décembre 1930 : création de la saison hivernale des Grillons Lorrains et compte rendu de leur gala du 30 novembre au Casino.
— L’Express de l’Est et des Vosges, 20 janvier 1930 : compte rendu détaillé de la soirée du 12 janvier — affluence exceptionnelle, composition du public et comparaison avec les spectacles donnés pendant la saison d'été.
— L’Express de l’Est et des Vosges, 20 mars 1930 : compte rendu détaillé de la troisième soirée — salle comble, spectateurs venus des communes voisines, artistes, nouveaux décors, spectacle jusqu'à minuit et demi et collecte au profit des sinistrés du Midi.
Archives de presse ancienne consultées sur Gallica — Bibliothèque nationale de France.