08/05/2026
8 mai 2026 !
C’était il y a bien longtemps mais ma mémoire ne me fait pas encore tout à fait défaut.
C’était un matin de bien bonne heure, juste quand un tout premier rayon de soleil tentait de percer l’horizon dans notre belle forêt de la Double.
Les oiseaux de nuit allaient entrer en somnolence alors que ceux du jour ouvraient à peine leur petit œil.
Ah oui, j’allais oublier de vous dire que je suis un arbre de la forêt, un chêne venu de je ne sais où, toujours là, planté au milieu de mes congénères depuis des lustres. A mon âge, le temps ne se compte pas et ne compte plus.
J’entendis de drôles de bruits pour une forêt pourtant réputée pour sa tranquillité, des bruits qui se mélangeaient tout en se rapprochant.
J’étais habitué à tendre l’oreille tellement notre forêt est riche en découvertes. Mais là, c’était des sons inconnus jusqu’à un fracas déjà désagréable.
Des voitures, des portières qui claquent, des paroles fortes jusqu’à des cris.
Dans ce qui était encore une fin de pénombre, j’ai aperçu moult gens semblant énervés, excités.
Est arrivé un véhicule plus gros que les autres. La bâche arrière s’est ouverte et ce qui m’a d’emblée frappé c’est la vue de fusils.
Je me sentais certes curieux mais encore plus inquiet face à ce spectacle inhabituel.
Les voix se mélangeaient les unes aux autres. Il y a avait des gens en uniforme et d’autres habillés comme quand nos paysans et bucherons passaient par ici.
L’agitation régnait jusqu’au moment où le silence se fit progressivement.
Un homme bien encadré se mit à descendre du camion, aidé par deux de ces autres hommes. Il avait quelque chose de différent : il portait un bandeau sur les yeux.
Que se passait-il donc ?
J’avais cette question qui me venait jusqu’à devenir obsession, surtout à voir que ce trio se dirigeait vers moi.
On fit se retourner cet homme au demeurant jeune et on le colla contre mon tronc. Il avait les mains attachées dans le dos.
Plusieurs de ces autres hommes se mirent en ligne face à lui à quelques mètres, fusils en main.
Le silence devenait insupportable.
J’ai bien entendu un mot prononcé par l’un d’entre eux sans le comprendre vraiment, sans doute parce que je ressentais comme une peur qui était en train de me rendre sourd.
Il n’est de pire sourd que celui que ne veut entendre !
Et en une fraction de seconde, ce furent plusieurs coups de feu qui partirent ensemble de ces fusils pointés sur cet homme.
Je le sentis tomber et ressentis en même temps une immense douleur : si ces b***es venaient de le tuer, une d’elles m’avait pénétré.
La douleur comme la question était double : Pourquoi lui ? Pourquoi moi ?
Je n’aurai jamais les réponses.
Cette b***e, je l’ai toujours en moi. Personne, à ce moment de mon histoire, n’avait porté le moindre regard sur le simple et anonyme arbre que je suis.
Avec les années, la cicatrice s’est refermée sur cette plaie. Mais ce douloureux souvenir reste à jamais gravé.
Longtemps plus t**d, il n’y a de cela que quelques mois me semble-t-il, j’ai entendu quelques pas venir vers moi. Même vieillissant, je suis resté curieux, timide mais à l’écoute, attentif à tous les bruits de la nature.
Une dame et un petit enfant se sont approchés et voilà ce que j’ai entendu de cette douce et tranquille voix féminine :
« Tu vois, ici, ton arrière grand-père a été fusillé. Il s’était engagé à résister car il avait voulu, dans tout ce qu’il faisait, que la paix règne. Mais il y a ce mot qui a été bien plus fort que celui de « Paix », celui de « Guerre ». Il n’en voulait pas mais il avait compris qu’il fallait résister. C’est grâce à des gens comme lui que nous sommes là. Mon petit enfant, n’oublie jamais ce mot « Paix ». Jamais ! »
Cette dame, ce petit enfant, ne savaient pas qu’un pauvre arbre comme moi savait entendre et comprendre. Ils ne sauront jamais que ce petit bouquet de fleurs qu’ils ont déposé à mes pieds m’est allé droit au cœur tout comme ce mot « Paix » que j’ai toujours voulu faire mien.
Le 8 mai 2026
Jean-Michel SAUTREAU