17/08/2020
LES BASQUES SELON UN ÉVÊQUE FRANÇAIS DE PORTO (1120).
Par Guilhem Pépin
On cite souvent le témoignage de l’auteur poitevin du « guide de Saint-Jacques-de-Compostelle », de son vrai nom le livre IV du Codex Calixtinus, écrit avant 1134, et attribué à Aymeri Picaud, à cause de sa description caricaturale, voire xénophobe des Basques et des Navarrais.
Et bien ce texte n’est pas isolé et l’on connaît un autre texte contemporain sur ce sujet qui est rapporté par l’Historia Compostelana. Cette chronique rapporte le voyage de retour en 1120 d’un évêque de Porto nommé Hugues depuis l’abbaye de Cluny où il était allé rencontrer le pape Calixte II (alias Gui de Bourgogne). D’origine française, ce dernier avait été nommé évêque du diocèse restauré de Porto en 1113 et avait gardé de forts liens avec son pays d’origine. Quand il retourna au Portugal, il passa par Auch, puis Bayonne et entra dans le pays où l’on parle basque (1) :
« Alors, après s’être dépouillé de ses habits épiscopaux, il entra dans les Pyrénées accompagné de deux serviteurs et d’un indigène qui connaissait la langue des Basques et la route passant à travers des chemins retirés ; et de là il traversa le Guipuscoa, la Navarre, la Biscaye et les Asturies [de Santillana], en se déplaçant parfois à cheval, parfois à pied, à proximité des derniers rochers d’Espagne où se brisent les vagues de la mer.
En ces lieux lointains et reculés constitués de montagnes vivent des hommes rudes parlant une langue inconnue et disposés à commettre n’importe quel méfait, et il n’est pas rare que dans des lieux si difficiles et peu agréables vivent des hommes féroces et indomptables. [L’évêque de Porto] avança par des chemins reculés à travers des rochers, des broussailles et des lieux déserts.
En outre, la mer s’étend dans ces régions de telle façon qu’elle forme des bras qui séparent ces provinces et ceux qui suivent là-bas ce chemin rencontrent des falaises à pic. Néanmoins, l’évêque de Porto, confiant en l’aide de l’apôtre Jacques, n’eut peur ni de la rudesse de ces lieux, ni de l’horreur que constituait ses habitants, ni de la violence terrifiante de l’Océan, et parvint à arriver à Carrión [de los Condes] à travers des montagnes, des vallées et des mers reculées. Et ainsi il se retrouva sur une route publique avec l’aide la grâce de Dieu, et revint sain et sauf à Compostelle où il fut reçu avec tous les honneurs lors d’une procession par l’archevêque de Compostelle, légat de la sainte église romaine, ainsi que par les chanoines de cette église. »
L’historien médiéviste navarrais José María Lacarra a traduit une autre version légèrement différente (2) :
« à partir de Bayonne, il laissa ses habits épiscopaux, et il entra dans les montagnes accompagné de deux serviteurs et d’un indigène qui connaissait la langue barbare des Basques, ainsi que des raccourcis ; et de là il traversa le Guipuscoa, la Biscaye et les Asturies [de Santillana] en se déplaçant parfois à cheval, parfois à pied, à proximité des derniers rochers d’Espagne où se brisent les vagues de la mer.
En ces lieux lointains et reculés constitués de montagnes vivent des hommes violents parlant une langue inconnue et disposés à commettre n’importe quel méfait, et ce n’est pas sans raison que dans des lieux si accidentés et effrayants vivent des hommes inhumains et indomptables. [L’évêque de Porto] avança par des chemins reculés à travers des rochers, des broussailles et des lieux déserts. […] »
On pourrait penser que cette vision apocalyptique des bascophones de la côte atlantique et de leur milieu se limitaient aux « Français », mais le professeur Lacarra rappelait que les auteurs musulmans d’Espagne n’étaient pas en reste.
Il mentionne ainsi la chronique d’ibn Qutayba (822-889) ou celle d’ibn Idhari (fin XIIIe-début XIVe siècle) qui se basait sur des écrits plus anciens qui rapportaient que Musa ibn Musa, de la famille des Banu Qasi, gouverneur de al-Tagr al-Ala (une zone frontière avec les Chrétiens qui comprenait Tudèle, Huesca, Saragosse et Lérida), revenait en 856 d’une expédition contre le royaume des Asturies « il envahit le pays des Vascons [comprendre Navarrais] et pénétra à l’intérieur, rencontrant alors un peuple similaire à des sauvages ».(3)
Il faut croire que la langue basque, incompréhensible par un locuteur d’une langue romane, en déroutait plus d’un. De plus l’organisation spatiale des populations bascophones paraissait aussi très curieuse pour un œil extérieur car, à part Pampelune ou encore Bayonne à l’extrême nord du domaine basque et qui était encore considérée comme basque au XIIe siècle, il n’y avait alors pas de véritables villes sur leur territoire. Leur culture matérielle semble aussi avoir été très différente de celle de leurs voisins et sur ce point le témoignage du « guide du pèlerin de Saint-Jacques » nous est précieux.
(1) Historia Compostellana, traduction en castillan par Emma Falque, Madrid, 1994, p 337-338.
(2) Lacarra, J. M., Estudios de historia navarra, Pampelune, 1971, p 23-24.
(3) Idem, p 10.