24/05/2026
⚫️ 𝗣𝗜𝗘𝗥𝗥𝗘 𝗕𝗜𝗭𝗔𝗥𝗗 (𝟭𝟵𝟯𝟬-𝟮𝟬𝟮𝟲), père des propriétaires du château de Champchevrier.
Voici l'hommage que sa fille, Laurence Bizard Hamilton, lui a rendu pendant la cérémonie d'obsèques.
Il me revient semble-t-il de brosser un portrait de Papa, en père et contre tous les sentiments contradictoires qui nous assaillent. Alors comment?
Pour ne pas me laisser submerger par l’émotion, mais traduire tout notre amour et notre admiration, laissez-moi commencer simplement par un éloge à prendre au pied de la lettre.
PIERRE.
Ce père au prénom si bien porté. Car sur le marbre de la salle des portraits j’entends son nom. Sur les pierres de tuffeau qu’il a tant regardées j’entends son nom. Dans Champchevrier dont il fut la clé de voûte. Dans notre famille dont il fut la pierre d’angle, j’entends son nom.
Je vais vous faire une confession. D’aussi loin que je me souvienne j’ai eu peur de perdre mon père. Une peur viscérale. Jusqu’à ce jour.
Evidemment Papa est mort parce qu’il est né. Je le sais bien. Mais en plus Papa est mort là où il est né. Au-delà de la profonde foi catholique de notre père, cela transforme un point d’arrivée prévisible en une destination pleine de sens, où chaque élément du voyage trouve sa place dans un récit circulaire.
Le récit ? Celui d’une vocation. Si vous me pardonnez l’expression, papa est entré en patrimoine comme on entre en religion. Avec foi. Avec le sens du service. Il portait cette charge, cette croix, autant qu’elle était sa joie.
Le récit circulaire, c’est aussi celui d’une longue vie qui bat les records de nos ancêtres. Mort à 96 ans, un mariage de 55 ans. Deux nombres qui semblent avoir quelque chose à raconter.
55 est un palindrome et un miroir : il se lit de la même manière dans les deux sens, comme un amour fidèle à lui-même à travers le temps, et bien sûr fidèle à maman qui en retour a tant fait pour lui ces derniers mois.
96, lui, demande qu’on change de regard pour percevoir son étrange symétrie : lorsqu’on tourne la feuille de haut en bas, on lit encore 96. Et j’aime y voir une autre idée : celle d’un mouvement, d’un cycle. Comme si une vie ne se terminait pas seulement, mais revenait à l’essentiel.
Enfin ce récit c’est celui d’un destin qui au crépuscule de sa vie, lui avait permis de bien connaître ses trois petits fils, dans lesquels, même s’ils ne sont que cousins, il croyait revoir la fratrie de trois garçons très rapprochés qu’il avait constituée avec nos oncles René et Jacques. Comme un éternel recommencement.
Un portrait à prendre au pied de la lettre vous ai-je dit. Mais il y a la lettre et il y a l’esprit. Car Papa était aussi pudique qu’émotif, aussi sérieux et exigeant que caustique et pince sans rire.
J’avais peur du silence. D’un silence abyssal.
Et pourtant dans les tambours du silence, je crois l’entendre me répéter la sempiternelle question que, jusqu’au début du mois, il me posait invariablement : sur quoi travailles-tu en ce moment ? Bien entendu j’étais tenue de répondre sur Champchevrier. Et c’était vrai.
Sachant que cela l’intéressait, au début de l’année je lui avais raconté que j’avais invité un ambassadeur et un député le surlendemain.
Alors qu’il ne passait plus que du lit au fauteuil avec force outillage,
il me proposa gaillardement ses services et me demanda de se joindre à cet éminent déjeuner. Puis il se ravisa et me dit de ne compter sur lui que pour l’apéritif. Ce que j’acceptai gaiement tout en sachant cela impossible.
Mais Papa ne s’en tint pas là. Après quelques commentaires aiguisés sur l’actualité internationale, et l’envoi de soldats européens au Groënland à la demande du Danemark pour contrer les menaces américaines, il me demanda tout d’un coup : Et Trump il vient à ton déjeuner ? Ce qu’à contre cœur, après un moment d’arrêt, j’avais dû démentir : Trump était déjà pris.
Et bien quelle ne fut pas ma surprise lorsque le jour J, en raccompagnant nos invités, nous entendîmes pendant de très longues minutes des sirènes de voitures de police américaine ; des collectionneurs de ces véhicules d’outre atlantique tournoyaient autour de Champchevrier pour tourner un film.
Décidément un éléphant ça trump énormément et finalement papa avait raison.
De l’entre deux mondes où il était déjà il nous faisait un clin d’œil : rien n’était impossible à Champchevrier.
Papa s’inquiétait souvent d’avoir bien pris avec lui les clés de la maison, tel Saint Pierre les clés du Paradis.
Il avait ouvert les portes de Champchevrier comme Saint Pierre lui ouvrira celles du Paradis. Et nous, nous comptons sur notre père pour un jour nous le faire visiter.
📸 Dessin par Christophe Lepel Cointet