24/05/2026
Le billet de Christine
Culture, action — coupez ! La Palme d'or de l'entre-soi
La montée des marches de Cannes, c'est chaque année le même rituel fastueux : robes de couture, strass, sourires calibrés pour les photographes. Un spectacle total, millimétré, où le film — prétexte officiel de la cérémonie — disparaît derrière l'écran de la mise en scène de soi. C'est ce que Goffman appelait la gestion des impressions : chaque geste, chaque tenue, chaque sourire est une performance destinée à un public. L'authenticité n'est pas sur la liste des invités. Monsieur et Madame Tout-le-Monde non plus.
La question mérite d'être posée franchement : la culture, pour qui ?
Le cinéma est né populaire. Les frères Lumière projetaient leurs images pour des foules ouvrières, ébahies de se voir enfin représentées à l'écran. Le 7e art était, à son origine, le divertissement des gens ordinaires — accessible, collectif, ancré dans le quotidien. Cannes a retourné cette origine comme un gant. Le festival a construit, décennie après décennie, un espace où la légitimité culturelle et le capital économique se renforcent mutuellement — exactement ce que Bourdieu décrivait comme le mécanisme central de la distinction sociale. Ce n'est pas un accident, c'est une structure.
Et puis il y a la contradiction qui saute aux yeux, celle qu'on voudrait réduire à de la simple hypocrisie parce que ce serait plus simple. Marion Cotillard, engagée de longue date auprès de Greenpeace, monte les marches en Chanel — la même maison qui se drape dans le vocabulaire du développement durable entre deux collections planétaires, sans que personne ne sourcille. D'autres militent pour le climat, pour la justice sociale, pour les droits humains — et posent en Une des magazines de luxe. On ricane, on dénonce l'hypocrisie, puis on passe à autre chose.
Mais ce serait aller trop vite. Boltanski et Chiapello ont montré, dans Le nouvel esprit du capitalisme, que le système ne s'effondre pas sous la critique — il l'absorbe. Il se régénère précisément en intégrant les discours contestataires, en les rendant inoffensifs par récupération. Marion Cotillard en Chanel et militante, ce n'est pas une anomalie du système : c'est le système à l'œuvre. Chanel se rachète une image responsable. Cotillard conserve sa place et sa visibilité. Et la critique écologique se retrouve neutralisée, transformée en accessoire de la marque.
Adèle Haenel, elle, a tiré les conséquences de ce qu'elle voyait et assumait ses engagements et positions. En mai 2023, dans une lettre ouverte à Télérama, elle a officialisé son départ en des termes sans ambiguïté : elle quittait le cinéma pour dénoncer la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels et la manière dont ce milieu collabore avec un ordre qu'elle jugeait mortifère. En 2026, après la condamnation de son agresseur, elle confirmait définitivement : une industrie structurellement sexiste et raciste, dans laquelle elle refusait de continuer à jouer un rôle. Une cohérence que peu ont le courage d'assumer.
Ce qui est en jeu dépasse les individus. Et il ne s'agit pas seulement des acteurs et actrices. On a vu Aurore Bergé, ministre chargée de l'Égalité, monter ces mêmes marches, sourire aux mêmes photographes. La ministre de l'égalité — sur les marches du festival le plus inégalitaire qui soit. L'ironie serait drôle si elle n'était pas si révélatrice. Mais il y a plus fort encore : pendant qu'elle paradait sur la Croisette, la France refusait d'accorder son visa à Mohammed Alshareef, cinéaste palestinien de 36 ans, invité à présenter son documentaire sur un père et sa fille à Gaza. Soutenu par une pétition signée par Costa-Gavras, Gilles Jacob, Mathieu Kassovitz, il attendait. La ministre de l'égalité posait pour les photographes. Une ministre représente l'État, donc le peuple. Que fait-elle là ? Elle ne défend pas un film. Elle ne porte pas une politique culturelle. Elle consomme du prestige. Elle valide, par sa présence, ce que ce monde représente. C'est ce que Debord appelait la société du spectacle : le politique cesse de réguler le spectacle pour s'y fondre, y devenir image. Et pendant ce temps, des bibliothèques ferment, des cinémas de quartier meurent faute de subventions, des compagnies de théâtre amateur survivent avec trois bouts de ficelle. Ça, c'est la politique culturelle réelle — loin des marches, loin des flashs.
La vraie question n'est pas la vertu ou le manque de vertu de telle ou telle actrice, de tel ou tel ministre. C'est de savoir qui détient le pouvoir de définir ce qui compte comme culture légitime. Cannes décerne des Palmes, consacre des œuvres, fabrique des réputations. Mais cet espace de consécration est socialement très fermé, économiquement très homogène. La culture qu'il produit et célèbre n'est pas universelle : elle est le reflet d'un monde particulier, qui se donne l'apparence de l'universel.
A mon avis une culture vraiment populaire ne peut pas naître dans un tel cadre. Elle se construit ailleurs — dans les festivals de village, les ciné-clubs, les salles associatives, les créations collectives loin des projecteurs. Pas parce que le luxe serait en soi scandaleux, mais parce que quand la culture se drape dans le faste, elle envoie un message très clair sur qui elle est faite pour — et qui elle exclut.