19/06/2026
Souveraineté, souverainisme....
Avec une référence à Celine Spector, du Conseil scientifique de l’UEF 🙏🏻
Présidentielle 2027 : la « souveraineté », une formule magique que partagent les prétendants à l’Elysée
De Raphaël Glucksmann à Marine Le Pen, en passant par Jean-Luc Mélenchon ou Edouard Philippe, le concept s’est imposé dans les discours des candidats. Mais derrière le consensus sur l’indépendance de la France se dessinent de profonds clivages quant à son articulation avec l’Europe.
Dans les discours politiques, elle est partout. La souveraineté. Elle se décline : alimentaire, numérique, sanitaire… Comme le remarquait le premier ministre il y a peu, ce serait presque un consensus, dans cette précampagne présidentielle. « De Le Pen à Mélenchon, personne ne veut être dépendant de qui que ce soit. C’est objectivement un des rares points communs de toute la classe politique française », affirme Sébastien Lecornu.
Parmi les candidats, Edouard Philippe veut une « France libre », Bruno Retailleau se propose de « rendre » au pays sa souveraineté, Raphaël Glucksmann promet d’accomplir le « destin » de la France, celui de « locomotive de la puissance européenne souveraine et indépendante ». Marine Le Pen, pour avoir tempéré son discours souverainiste au tournant du Brexit, n’en continue pas moins de défendre « la souveraineté [qui] est aux nations ce que la liberté est aux individus ». Jean-Luc Mélenchon parle, lui, de la souveraineté du « peuple », et promet, s’il est élu, de la rendre « permanente » par des référendums citoyens et révocatoires.
Pour les responsables politiques, la souveraineté évoque tout à la fois la puissance, la liberté, la démocratie. C’est pourtant une notion précise. En droit, elle définit la qualité d’un Etat possédant l’exclusive maîtrise de son territoire et de sa population, et son indépendance vis-à-vis de puissances étrangères.
Souverainismes d’antan
En politique, le concept est plastique. Il se lit aujourd’hui à l’aune d’une nouvelle donne géopolitique marquée par le retour des empires, mais le débat sur la souveraineté a longtemps vécu à l’ombre de la construction européenne – du traité de Maastricht en 1992, au « non » au traité établissant une Constitution de 2005, en passant par la création de la zone euro en 2002. Importé du Québec, le « souverainisme » a pris racine en France, avec ses grandes figures, de Philippe Séguin à Jean-Pierre Chevènement. « Etre souverainiste, c’est penser que la loyauté politique ne peut et ne doit s’attribuer qu’à l’Etat-nation, et que toutes les autres loyautés supranationales sont illusoires, voire nocives », résume la philosophe Céline Spector, autrice de No démos ? Souveraineté et démocratie à l’épreuve de l’Europe (Seuil, 2021).
En 2008, la crise de la dette grecque conforte l’argumentaire souverainiste, avant que le Brexit, voté par les Britanniques en 2016, ne vienne affaiblir les discours sur la sortie de l’Union européenne. Pour le chercheur associé au Cevipof Nicolas Leron, par ailleurs directeur général de l’Institut François-Mitterrand, cet épisode a révélé l’une des confusions autour de la souveraineté. « Les politiques se trompent de cible, on n’a pas un problème de souveraineté mais d’impuissance publique. C’est facile de faire vibrer la corde souverainiste, mais il n’y a bien souvent rien derrière. Le Brexit était un choix souverain : pour autant, ça n’a pas constitué de solution magique pour le Royaume-Uni… », dit l’auteur de Souveraineté, l’obsession des nations (Bouquins, 2022).
Discours de la Sorbonne
Quand Emmanuel Macron arrive au pouvoir, en 2017, il ouvre un nouveau chapitre, au moins sémantique, pour le mot de « souveraineté ». Dans son discours de la Sorbonne, il dit la « nécessité » de construire une « souveraineté européenne ». Ce discours, qui laisse au début sceptiques les partenaires européens, jouit désormais d’une certaine postérité, renforcée par la montée des périls autoritaires aux frontières de l’Europe. Nathalie Loiseau, désormais membre de l’équipe de campagne d’Edouard Philippe, se félicite que l’idée ait « énormément infusé ». « On la retrouve partout chez nos partenaires, et largement du PS aux LR. On intègre totalement l’idée que la souveraineté européenne vient en appui de la souveraineté nationale, pas en soustraction. »
« Cette opération rhétorique a permis de complexifier la notion de souveraineté, et même si elle tord le mot – le terme d’“autonomie stratégique” serait plus juste –, elle me paraît préférable aux usages confus et aux impasses souverainistes », juge le philosophe Jean-Yves Pranchère, professeur à l’Université libre de Bruxelles. Aujourd’hui, le candidat potentiel qui utilise le plus ce terme popularisé par Emmanuel Macron est sans nul doute Raphaël Glucksmann. Samedi, il assumait : « Les Français ne sont pas réellement libres parce qu’ils ne sont pas réellement souverains. Et ce n’est pas l’Union européenne, le problème, contrairement à ce que disent chez nous les valets de Trump et de Poutine. L’Union européenne fait partie de la solution. »
A droite, Edouard Philippe entend bien intégrer dans sa campagne cet héritage, mais en tentant la synthèse avec un imaginaire « gaullien » qu’il invoque abondamment dans une tribune parue jeudi 18 juin dans la r***e de géopolitique en ligne Le Grand Continent. « Toutes les fois que la France peut être plus forte en étant la France, elle doit choisir la France. Toutes les fois qu’elle peut être plus forte avec l’Europe, elle doit choisir l’Europe », écrit-il. Nathalie Loiseau défend son articulation entre « France libre » et Europe souveraine : « C’est plus imaginatif que de faire du copier-coller du discours de la Sorbonne. »
A l’heure où les Etats-Unis ont déjà limité l’accès des technologies d’intelligence artificielle de la firme Anthropic pour les ressortissants étrangers, le numérique s’impose comme un nouveau terrain des discours sur la souveraineté. Jean-Luc Mélenchon plaide ainsi pour la « décolonisation numérique vis-à-vis des Etats-Unis d’Amérique ». Edouard Philippe promet, lui, de s’attaquer au « risque de vassalisation » que comporte cette technologie. Un mot qu’il partage avec Dominique de Villepin. Celui qui prône la création d’un « conseil de l’IA auprès du président de la République » estime que « nous risquons de devenir une colonie cognitive des empires résurgents ».
Quand on la décline dans des usages thématiques, la souveraineté met presque tout le monde d’accord. Pourtant, le souverainisme continue d’être un clivage profond. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon, qui clamait en 2025 pour l’anniversaire du « non » au traité établissant une Constitution, « 2005 est notre date de naissance politique », continue de creuser un filon à part en matière européenne. « Les traités européens sont obsolètes ! », a-t-il déclaré le 7 juin, lors de son dernier meeting, promettant « un moratoire sur toutes les directives contraires au mandat que nous aura donné notre peuple » et de bloquer « l’accès en France au statut de travailleur détaché ».
Imaginaire de puissance
Pour Jean-Yves Pranchère, malgré son discours sur le « peuple », « Mélenchon croit à la souveraineté de la nation, même si c’est une nation non raciste, métissée. Il est convaincu que l’histoire profonde est une histoire des nations, et que l’Europe est un artefact, dans une position de facto souverainiste et au fond nationaliste ».
Au sein du Rassemblement national, Marine Le Pen a trouvé dans les exemples hongrois, polonais ou italien de quoi renouveler sa stratégie face à l’Europe. Plutôt que d’en sortir, il s’agit d’évider l’Union européenne de l’intérieur, par exemple en proposant, comme l’a fait dernièrement Jordan Bardella, de réduire de moitié la contribution française au budget européen. « C’est la souveraineté façon Orban, si on réduit l’Union européenne à un marché unique, tout en pouvant mener des politiques xénophobes, alors l’Europe peut rester », estime Jean-Yves Pranchère.
A droite, Bruno Retailleau oppose régulièrement souveraineté populaire et Etat de droit. Pour son annonce de candidature au « 20 heures » de TF1, le 12 février, il a fustigé les « dérives de l’Etat de droit qui s’est retourné contre le droit des Français à vivre en paix et en sécurité ». Pour Alexandre Viala, professeur de droit public à l’université de Montpellier, ce discours qui éloigne Bruno Retailleau de l’héritage républicain s’explique par une pensée presque religieuse autour de la souveraineté. « Le miracle est au théologien ce que la souveraineté est au juriste, une puissante et déraisonnable affirmation de la volonté. Le miracle défie les lois naturelles. La souveraineté défie le droit et la raison juridique », dit-il.
Solution presque magique aux problèmes politiques, la souveraineté charrie avec elle un imaginaire de puissance… qui a pourtant de sérieuses limites. Comme le disaient au Monde en 2020 le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval, « aucune souveraineté d’Etat au monde ne permettra de prévenir (…) la catastrophe climatique ».
Julie Carriat et Mariama Darame
Aussi les réflexions de Jacques Attali : https://www.linkedin.com/posts/jacquesattali_the-pursuit-of-industrial-sovereignty-at-share-7473613545071603712-Mlu-/?utm_source=social_share_send&utm_medium=ios_app&rcm=ACoAAB6K5V0BrYTDmYis5mGyBJPPX0KUonC6apc&utm_campaign=copy_link
De Raphaël Glucksmann à Marine Le Pen, en passant par Jean-Luc Mélenchon ou Edouard Philippe, le concept s’est imposé dans les discours des candidats. Mais derrière le consensus sur l’indépendance de la France se dessinent de profonds clivages quant à son articulation avec l’Europe.