24/03/2026
C’est par un petit matin brumeux de mars que le dernier des trois grands arbres de la rue Ernest Duquesnoy est tombé. La brume semblait vouloir retenir quelque chose, comme si elle pressentait ce qui allait disparaître. Le tilleul centenaire n’a eu besoin que de quelques heures pour être abattu, et derrière le vrombissement de la tronçonneuse s’est installée une tristesse mêlée d’incompréhension. Ce n’est pas seulement un arbre qui s’en va, mais un repère, un morceau de mémoire collective, un symbole de continuité dans un village qui change. On ne coupe pas un siècle de présence sans que quelque chose, en nous, ne vacille.
En ce premier lundi du nouveau mandat de l’édile, le message est fort. Nous sommes loin de la Provence de Jean Giono, loin du roman où Elzéard Bouffier, patiemment, obstinément, transformait des collines arides en vallée verdoyante. Ici, c’est l’inverse qui semble se jouer : un effacement progressif, presque silencieux, de ce qui faisait l’âme du lieu.
Et pourtant, le contexte n’est plus celui d’hier. Le réchauffement climatique n’est plus une abstraction : il se lit dans nos étés brûlants, dans nos sols qui craquellent, dans nos arbres qui souffrent. D’année en année, les tempêtes déciment nos bois. Pour s’en rendre compte, il suffit d’emprunter les chemins forestiers : troncs déracinés, trouées béantes, silhouettes manquantes. La nature encaisse, mais elle en porte les marques. Et nous, que faisons nous, sinon constater après coup ce qui disparaît ?
Ce texte n’est pas un reproche. C’est une invitation à regarder autour de nous, à ouvrir les yeux sur ce qui fait le charme discret de notre village : ces chemins que l’on emprunte depuis l’enfance, ces façades que l’on reconnaît de loin, ces silhouettes d’arbres qui accompagnaient nos pas sans rien demander. C’est se souvenir que ce tilleul n’était pas seulement du bois et des feuilles, mais un point d’ancrage, un confident muet des promenades du soir.
Notre village change, lui aussi. Certes, une prise de conscience a permis de replanter des haies après des décennies d’arrachage. C’est un début, un geste qui répare un peu. Mais la dimension humaine demeure incontournable : ce sont nos choix, nos priorités, nos renoncements qui dessinent le paysage de demain. Peut être en ira t il de même, un jour, pour les arbres. Peut être retrouverons nous le désir simple et essentiel de nous asseoir sur un banc, sous la douceur et la fraîcheur d’un bel arbre, plutôt qu’à l’ombre maigre d’un saule crevette. Peut être comprendrons nous enfin que planter un arbre, c’est offrir un avenir non seulement à la nature, mais à nous mêmes.
Imaginer ensemble l’avenir de notre village, c’est peut être simplement accepter que notre cadre de vie se construit à plusieurs mains, avec patience et attention. C’est se dire que les arbres que nous plantons aujourd’hui seront, demain, les compagnons silencieux de nos enfants. Parce qu’un arbre, parfois, c’est bien plus qu’un arbre : c’est un peu de fraîcheur en été, un coin de paix au détour d’une rue, un morceau de notre histoire qui continue de pousser, lentement, avec nous.
Frédéric Guillaume Hameau de Boyeffles le 23 mars 2026