01/02/2026
LE 180° ANNIVERSAIRE DU genocide des Ouled Brahim ... un genocide fondateur de la ville de Sidi bel ABBES !Le 30 janvier 1845, le massacre des Ouled Brahim...Par Henni Abdelkader
Le 30 janvier 1845, il y eut dans ce qui était encore une redoute au lieu dit « Sidi Bel Abbés », là où la colonisation créera quelques années plus t**d la future ville de Sidi Bel Abbés, un évènement que les historiographes coloniaux qualifient d’ « extraordinaire ». Il s’agit de ce que ces historiographes désignent comme « L’attaque des Derkaouas contre le camp de Sidi Bel Abbés » rapporté dans les écrits du général Azan (La fondation des villes de l’Oranie ), du maire de Sidi Bel Abbés Léon Adoue ( la ville de Sidi Bel Abbés, histoire , légendes et anecdotes)et récemment dans ceux de Ainat Tabet et Tayeb Nehari (Sidi Bel Abbés , de la colonisation à la guerre de libération)
Les faits d’après les chroniqueurs coloniaux :
Les faits sont différemment relatés par les historiographes coloniaux. Le général Azanfait le récit de cet « extraordinaire évènement » « d’après les documents du ministère de la Guerre français » : Il écrit « Vers dix heures du matin, les soldats aperçurent une soixantaine d ‘indigènes qui précédés de cinq ou six enfants, se dirigeaient vers le camp ; portant des bâtons, ils récitaient des prières et ne paraissaient avoir aucune intention hostile ; Leur allure étrange provoquait les rires des soldats. A l’entrée du poste, ils furent arrêtés par le factionnaire ; Alors l’un d’eux, s’approchant du soldat comme pour lui expliquer qu’ils venaient présenter une réclamation au commandant supérieur, le tua d’un coup de feu. A ce signal, tous ses coreligionnaires sortant des armes dissimulées sous leurs burnous se précipitèrent dans la redoute et attaquèrent les militaires qu’ils rencontrèrent. Ils se dirigèrent vers le logement du commandant supérieur, croyant l’y trouver et l’envahirent après avoir tué sur la porte le planton chargé de la garder.
Officiers et soldats du camp avaient aussitôt couru aux armes et s’étaient de tout cotés, jetés sur les assaillants ; Ils les pourchassèrent à la baïonnette tandis que le commandant Ponsard faisait garder la seule issue leur permettant de s’échapper, les indigènes tentèrent alors de franchir les parapets, mais au fur et à mesure qu’ils descendaient dans les fossés, ils y étaient impitoyablement fusillés. Il n’y eut pas de quartier : 58 indigènes étaient entrés dans la redoute ; après une courte lutte, il y eut 58 cadavres »
Léon Adoue, chroniqueur de la ville fait une description fantaisiste et très suggestive de cette attaque. Pour lui « Les Ouled Brahim voulurent (…) enlever la redoute. Ils se massèrent dans un repli du terrain et, ayant déguisé en pèlerins une avant-garde, ils lui enjoignirent d’aller préparer l’attaque par la ruse. Le 30, au point du jour, la petite garnison voit s’arrêter devant les murs,des Arabes en guenilles, n’ayant à la main qu’un simple bâton et récitant des prières. Ils demandent à visiter le camp français. Leur allure peu belliqueuse donne confiance. On fait droit à leur désir. Mais à peine le dernier de ces loqueteux à-t-il franchi la porte que la sentinelle est assommée. Les faux pèlerins sortent des armes de dessous de leur burnous et deviennent des assaillants dangereux ».
Une attaque ou une mise en scène ?
Pour expliquer cette « attaque » Azan n’hésite pas à prendre des libertés avec la chronologie en classant ce fait historique dans la révolte des Derkaouas. En fait cette révolte ne commencera qu’en mars 1845 et dans la vallée du Cheliff ! Léon Adoue n’ose pas cette explication et Ainad Tabet et Tayeb Nehari l’adoptent dans leur ouvrage. Mais cette explication apparaît très peu convaincante. On a dut mal à croire que 58 paysans désarmés, accompagnés d’enfants, fussent-ils enflammés par un prédicateur derkaoui, puissent attaquer un camp militaire occupé par des centaines de soldats bien armés. Au moment de « l’attaque », il y avait dans le camp au moins « le bataillon du 6° léger », soit plus d’une centaine de soldats bien armés !
Ne s’agirait-il pas d’une mise en scène d’un massacre programmé ?
La terrible répression des Ouled Brahim.
En tous les cas, comme si elle était planifiée à l’avance, la réaction des militaires français ne se fit pas attendre. La journée même, les douars des Ouled Brahim, informés des faits et redoutant la réaction attendue des militaires français tentèrent de s’enfuir avec leurs troupeaux. Leur retraite fut coupée par la colonne du commandant Vinoy qui stoppa la fuite des populations des Ouled Brahim, les razzia impitoyablement et leur enleva tout ce qui lui tomba sous la main, notamment « une trentaine de chevaux ou mulets, plus de 200 bœufs ou vaches ; 1200 moutons ou chèvres ». En outre, « 70 vieillards, femmes et enfants furent amenés en otage ».Plusieurs d’entre –eux, peut-être tous, furent immédiatement fusillés sans autre forme de procès. La répression fut si horrible et si terrifiante que « les femmes dont les maris ont été tués n’ont même pas osé les pleurer »
Un simulacre d’enquête fut rapidement mené quelques jours après. Le rapport conclue que tous les Ouled Brahim, dont le caïd avait prit la fuite, étaient compromis dans le complot. Plusieurs autres hommes furent arrêtés et envoyés à Oran pour jugement. L’autorité militaire décida de confisquer à la tribu toutes les bêtes de somme ou de transport, « chevaux, mulets et chameaux furent enlevées à la tribu de manière à ce qu’elle ne put se déplacer ». C’est pourtant ainsi diminués que les rescapés de la répression des Ouled Brahim, terrorisés et ruinés, prendront la fuite pour le Maroc. L’ampleur de la féroce répression contribua probablement à déterminer les autres tribus Beni Amer et Hachem à émigrer au Maroc.
L’exode des Béni Ameur :
Pour les soustraire à la féroce répression, l’émir Abdelkader exhorta les tribus Béni Ameur à émigrer au Maroc. Ce fut un exode terrible. En plein hiver, des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards, emportant quelques maigres vivres, poussant devant eux ce qui restait de leurs troupeaux, abandonnent leurs terres et fuient vers le Maroc. Une redoutable épreuve que cette marche de 500 km. Nombre d’entre eux, les plus faibles, les vieillards, les malades, les enfants ne purent supporter cette longue marche et périrent de fatigue ou de maladies.
Au Maroc, le séjour des tribus algériennes ne fut pas une sinécure. Mises en résidence, suspectées de subversion, le sultan du Maroc n’hésita pas à lâcher contre eux une troupe de 15 000 de ses soldats. Ils se défendirent vaillamment mais « La tribu fut défaite, les hommes emprisonnés et les femmes et les enfants emmenés en esclavage » écrit Churchill.
Ceux qui le purent décidèrent alors de rentrer chez eux Le chemin du retour fut une autre pénible épreuve pour ces populations réduites à la misère, déracinées, réprimées, affaiblies par la faim et la maladie. Les Béni Ameur revinrent « épuisés, sans moyens matériels et bien souvent très éprouvés par la famine et les longs déplacements, indépendamment de la perte du cheptel »: « les Ouled Brahim sont considérablement réduits ».
Mais c’était déjà trop t**d, « Le territoire des Béni Amer fut déclaré acquit à l’Etat par suite d’un arrêté du Gouvernement Général, duc d’Isly en date du 18 avril 1846. Cet arrêté frappait de dépossession, d’une façon générale, toutes les tribus émigrées soit dans le Maroc, soit dans le désert qui n’auraient pas obtenu l’aman dans un laps de temps déterminé et portait que toutes leurs propriétés appartiendraient à l’Etat. ».Ces terres des Béni amer expropriés, l’administration coloniale allait les mettre à la disposition de la colonisation. « Ce seul territoire admirablement situé au cœur de la province contient m’a-t-on dit sur place, 70 000 hectares à livrer aux colons, héritage de la puissante tribu des Béni amer presque toute tuée ou émigrée au Maroc avec Abdelkader »
Les quelques débris rescapés des Ouled Brahim trouvèrent leurs terres séquestrées. , 76,683 hectares de bonnes terres qui serviront à créer les villages de colonisation et la ville de Sidi Bel Abbés. Désormais, pour survivre, ils auront la consolation de trouver, selon Bastide « à utiliser leurs bras pour les défrichements et les autres travaux agricoles » que leur offriront les colons qui accapareront leurs terres. Les Ouled Brahim dont on évaluait le nombre à 10 000 en 1830 ne comptent plus que 3000 individus d’après le recensement effectué en 1867 soit une décroissance de 70 % ! Un véritable génocide.
La dernière exécution au Yatagan d’Oran.
Les hommes arrêtés, au lendemain de l’attaque du camp de Sidi Bel Abbés furent tous jugés, coupables et condamnés à être exécutés. Celui qui fut reconnu comme l’instigateur de l’attaque, le nommé Ben Kenadil Ben Djeffal fut exécuté le 26 mai 1845. Son exécution resta célèbre dans les sinistres annales des exécutions, car elle fut particulièrement et horriblement spectaculaire ; Le bourreau le mutila par trois fois avant de l’achever par un dernier coup, enfin décisif. Cette exécution fut la dernière exécution au Yatagan d’Oran. L’horreur à laquelle elle donna lieu décida les autorités coloniales d’Oran à se « moderniser » en se dotant du dernier cri en matière de machines à exécuter : la guillotine.
Des martyrs toujours sans sépultures
Quant aux 58 martyrs de ce sinistre matin du 30 janvier 1845, ils furent enterrés – est-ce le mot qui convient ? - au lieu dit « peuplier d’Abdelkader », à l’emplacement actuel du jardin public, à l’endroit précis ou est plantée une allée de cyprès.
A défaut d’une stèle en souvenir des victimes de ce crime parmi tant d’autres, de la colonisation, cet article se veut un hommage à leur mémoire !