07/01/2026
Un écrit sur feu Djillali Liabes et publié sur le compte facebook de mon ami Talha Djelloul ,m’a interpellé et m’a incité à exhumé un article que j’avais publié dans la presse , il a de cela une vingtaine d’années.
Qui se Souvient encore de Djillali Liabes… à Sidi Bel Abbes ?
Juin 1991, l’Algérie est secouée de toutes parts par les ondes de chocs d’octobre 1988. Dans les sphères internationales, l’image de l’Algérie est au plus mal. A l’intérieur une crise politique majeure associée à de sérieux problèmes économiques assombrit les perspectives. . La situation est explosive ; Une année auparavant, en juin 1990, l’opposition islamiste, exploitant le mécontentement populaire avait remporté les premières élections municipales démocratiques. Le pouvoir en place est contesté de toutes parts. On tente alors de réagir, de colmater les brèches, de présenter un nouveau visage du pays, un visage plus rassurant, plus crédible : Dans une ultime tentative de sauver les meubles, le président Chadli nomme un nouveau gouvernement, de nouvelles tètes plus crédibles apparaissent dans le paysage politique. C’est dans ce cadre qu’il est fait appel au professeur Djillali Liabes, jusque là, homme très discret, absorbé par ses seuls travaux de recherche au Centre de Recherches en Economie Appliquée ‘CREAD). C’était probablement aux yeux des décideurs une des tètes qui par son intégrité autant que par son génie pouvaient rehausser l’image de l’Etat tant aux yeux des populations que des instances internationales.
Qui est Djillali Liabes :
Djillali LIABES est une personnalité issue de la génération postindépendance. A l’indépendance du pays en 1962, c’était encore un jeune adolescent qui poursuivait ses études au lycée El Djalah de Sidi bel Abbes. C’est donc un homme en dehors des clans en place. Il est né en 1948 à Sidi Bel Abbés. Il a poursuivi ses études primaires et secondaires dans sa ville natale, au lycée El Djalah (qui deviendra plus t**d le lycée Azza Abdelkader) et en sortira brillamment en 1967 avec un baccalauréat en série Lettres.
Il s’en va alors poursuivre ses études supérieures à l'université d'Alger. Etudiant doué et volontaire, il réussit haut la main à obtenir une licence en philosophie et en sciences sociales,
Il ne s’arrête pas en si bon chemin et en quelques années, il décroche un doctorat 3ème cycle et un doctorat d'Etat en littérature et sciences humaines et s’engage désormais dans une carrière d’universitaire, enseignant et chercheur à l’Institut des sciences politiques, au CREAD.
Il se forge alors une solide réputation de chercheur dans les milieux universitaires. Mais l’homme garde la téte froide. Aux yeux de ses collègues de l’époque et de ses étudiants, il passait pour une véritable force tranquille. «Il était modeste et humble, il avait toujours le sourire et gardait, quelle que soit la situation, son calme. Je ne l’ai jamais vu s’emporter contre quelqu’un. Ses étudiants l’estimaient beaucoup car il était disponible à n’importe quel moment et savait les écouter.»
C’est avec cette force tranquille qui se doublait d’une détermination à toute épreuve qu’il s’attacha à l’étude et l’analyse de la société algérienne, notamment les transformations sociales. A la tète de groupes de recherches qu’il mit en place, il décortiqua les caractéristiques du système politique algérien, la relation du politique avec l'économique, le développement du secteur privé en Algérie etc.
En avril 1984, il publie son magistrale étude sur les entreprises du secteur privées en Algérie et leurs difficiles relations avec l’appareil d’Etat. En un gros volume de 650 pages , il décortique l’évolution du capital privé en Algérie de 1962 à 1982, les préjugés idéologiques et politiques qui tentaient de le cadenasser par des compromissions douteuses : « Ne peut réussir que celui qui aura préparé le terrain à l’entreprise , en gérant au mieux ses intérêts, le capital de relations , en mariant ses enfants à des hauts fonctionnaires ou à leurs enfants , en cherchant des protecteurs ou des alliées auprès des appareils d’Etat ».
C’est donc un homme jeune, n’ayant aucune attache avec les clans qui se déchiraient au sommet de l’Etat. Un homme de sciences qui appréhende la réalité algérienne avec objectivité, à travers des études, des statistiques, une vision claire et sereine non polluée par les compromissions des jeux du pouvoir
C’est probablement pour toutes ces raisons que le pouvoir en place en 1991, en quête de crédibilité fait appel aux professeur Djillali Liabes.
En juin 1991, à 43 ans, il apprend qu’il est appelé pour assurer les charges de Ministre des Universités. Ses autres collègues du nouveau gouvernement sont pour nombre d’entre eux des hommes reconnus pour leurs compétences, leur sciences et leur probité. Pour la plupart d’entre eux, ce ne sont pas des gens d’appareils, de clans avec une probité établie, à l’exemple de Aboubekr Belkaid, Lahdar Ibrahimi, Hocine Benissad. Rassuré il s’engage dans ses nouvelles fonctions avec tout le sérieux qui l’a toujours caractérisé. Voulant mettre la science et l’objectivité au service de la gouvernance, il ne rompt pas avec ses activités de chercheur et d’enseignant : une de ses anciennes collègue du Cread, témoigne : Liabès était l'un des rares à allier une fonction officielle avec une autre pédagogique, en ce sens qu'il continuait ses travaux de recherche. Sa présence dans le « pouvoir » n'était autre qu'un prolongement de ses convictions personnelles et non point un quelconque intérêt pour la responsabilité, comme le témoignait si bien la modestie qui le caractérisait
Sous sa houlette, les universités algériennes renouent avec la rigueur dans la gestion et la promotion de la qualité de l’enseignement supérieur. En tant que ministre de la Recherche scientifique, il fut le premier et malheureusement le dernier responsable du secteur à s’inquiéter de la fuite des cerveaux qui saignait gravement le pays, en diligentant une étude d’envergure qui parvint à cerner les véritables causes de la déperdition de cadres. Pour colmater les brèches, l’étude fera un certain nombre de recommandations qui ne seront, malheureusement, jamais appliquées.
Parallèlement, les choses s’accélèrent en Algérie. La contestation islamiste s’amplifie . En janvier 1992, le second tour des élections législatives qui devait se dérouler le 16 janvier 1992 est annulé et le président Chadli Bendjedid démissionne. Mohamed Boudiaf prend la tête du Haut Conseil d’Etat, précipitamment mis en place. L’un des premiers décrets présidentiels du président Boudiaf est de changer de gouvernement. Djillali Liabes est toutefois maintenu dans ses fonctions On renforce même ses charges ministérielles en lui réaffectant la mission de recherche scientifique confiée jusqu’alors à un ministre délégué.
Mais le 29 juin 1992 : Mohamed Boudiaf, président du HCE est assassiné à Annaba. En juillet 1992, un nouveau gouvernement est mit en place sous la direction du nouveau président du HCE : le nom de professeur Djillali Liabes n’y apparaît pas, le ministère de l’enseignement supérieur non plus !
Directeur de l'Institut des Hautes Etudes Stratégiques Globales
Quelques mois après, en octobre 1992, Djillali Liabes est nommé Directeur de l'Institut des Hautes Etudes Stratégiques Globales, dépendant de la présidence de la république. Il y mène une activité intense, met en place une équipe de recherche qui dresse un diagnostic de la situation de la société algérienne : les causes du mal algérien sont identifiées. : L’économie, les finances, la santé, l'agriculture, l'éducation, l'endettement, la société et la corruption. Un rapport explosif analysant les Perspectives de Développement de la Société algérienne est remit aux responsables de l’Etat., Le professeur note que dans le système politique de l’Algérie d’Alors, « l'anarchie est bien structurée », Les conclusions de l’équipe de recherche font grincer les dents particulièrement celles ayant trait au phénomène de la corruption.
Mais dans cette ambiance délétère dans laquelle se débattait l’Algérie à l’époque, ce fut une alarme inutile. Le pays sombrait dans la violence meurtrière et aveugle. Des attentats de plus en plus violents, inexplicables endeuillaient le pays, des hommes intègres tombaient chaque jour sous les balles d’assassins insaisissables. Un des plus odieux attentats fut celui qui frappa à la bombe dans le hall de l'aéroport d'Alger - Dar El Beida faisant 9 morts et 128 blessés.
La mort de Djillali Liabes
Le 16 mars 1993, le professeur Djillali Liabes ,matinal comme à son habitude, sort de l'immeuble ou il habitait dans un modeste appartement pour se rendre à son bureau .Il est 7 heures du matin. Un tueur l’attendait .Rachid Sidi Boumediène, un de ses collègues raconte : «Aux environs de 7 h du matin, j’ai entendu des coups de feu. J’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu Liabès étendu à même le sol, pas loin de la cité Ben Omar, à Kouba, là où nous résidions. J’ai accouru, mais c’était trop t**d. Les assassins avaient visé juste. Transporté à l’hôpital Aïn Naâdja, l’homme décéda quelques minutes après.»
Djillali Liabes est mort mais ce ne fut une surprise pour personne. En tous les cas pas pour lui. Déterminé, dédaignant toute compromission de quelles sortes que ce soit, il se savait menacé, condamné et il avait accepté son sort. Une de ses collègues témoigne «Je tiens à vous raconter ce que nous avait dit un jour Liables. Il nous avait parlé d'un rêve prémonitoire dans lequel il voyait l'Algérie à feu et à sang, il se voyait ministre, ensuite assassiné. " Mon enterrement sera comme celui de Boumediène mais en plus petit. Si ce dont j'ai rêvé devait m'arriver, il faut que je termine tout ce que j'ai entrepris ", nous avait-il dit. »
L’héritage et le testament de Djillali Liabes
Le professeur Djillali Liabes léguait à la postérité et à l’Algérie une œuvre importante en quantité et en qualité... Des ouvrages comme Les pays du Tiers Monde et la Nouvelle Organisation Mondiale, Édition Casbah ou encore Capital Privé et Patrons d'Industrie en Algérie (1962-1982). Propositions pour l'Analyse de Couches Sociales en Formation. Alger, éd C.R.E.A., 19843.sont incontournable pour la connaissance de la société algérienne
Mais plus que cela encore, ce qu’il léguait aux générations futures, c’est surtout ce modèle de droiture désintéressée de modestie et de détermination, toute algérienne, de mourir debout, face à l’ennemi, de se sacrifier pour un idéal et surtout quand cet idéal est l’Algérie.
Mais l’homme est quelque peu oublié aujourd’hui. Certes l’Université de Sidi bel Abbes porte son nom mais on chercherait en vain un des ouvrages du brillant professeur, enfant du pays, dans ses bibliothèques. Certes certains, par opportunisme ou sincérité, durant un moment ont essayé de créer à Sidi bel Abbes une fondation en son souvenir, mais son épouse, fidèle aux principes de prudence et d’intégrité qui caractérisaient Djillali Liabes s’y est fermement opposé de crainte que le nom du défunt professeur ne soit instrumentalisé pour quelques douteuses manœuvres politiques ou électorales.
L’hommage du poète.
Ce sera aux rares utopistes rêvant encore à un idéal de justice et d’équité et surtout de nationalisme , marginalisés par la déliquescence ambiante de garder et de transmettre son souvenir .En 2004, plus de dix ans après sa mort, une poétesse de l’Algérie profonde chantait celui qui était devenu l’héros d’un idéal qui est l’Algérie. Dans « Le temps désertique, » un poème en arabe dédié à Djillali Liabès, publié par Barzakh et traduit par Samira Negrouche, Inaäm Bioud clame :
" Ma voix doit se libérer / Je bâtirai une tribune / Sur le cercueil de la science / Et crierai à ceux qui nous dénudent, De croyance. / La voix de la raison / Rattrapera le poignard / Car sur cette si bonne terre, / Toute sécheresse... est verte. "
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HANI Abdelkader