02/06/2023
« Si Alger était un être humain, ce serait cet homme intemporel qui attend le retour de la grâce dans ses vêtements usés,m »
Grand, altier, droit comme un alif avec sa ‘arakia sur sa tête aux yeux songeurs tournés vers l’intérieur, vêtu d’une gandoura en coton couleur de terre mélancolique, la couleur du ciel à Alger quand l’hiver est tendre et pluvieux, ce serait cet homme que l’on surprend au chevet du tombeau brûlé du saint populaire et vénéré, Sidi M’hammed. Le saint aux deux tombes, celle d’ici, à Belcourt, que notre homme veille, et celle de Kabylie qu’il devine.
La légende raconte que le saint homme (1728-1793), mort en Kabylie où il fut enterré, dédoubla sa dépouille pour être également mis en terre à Alger et éviter ainsi la fitna, la guerre des frères. Si Alger était cet homme, elle habiterait ce cimetière grandiose caché derrière de hauts murs en ciment qui longent le temps qui passe, débauche de marbre mouillé après la pluie de cet hiver printanier, et de verdure, les palmiers dominent le silence des morts. Elle marcherait sur les tombes avec ses pantoufles de feutre, sans inquiétude dans ce cimetière plusieurs fois centenaire, les dates creusées dans le marbre des pierres tombales des grandes familles algéroises en témoignent.
Quand je l’ai surpris, il était assis sur le seul meuble de la salle de prière de la mosquée, un haut fauteuil en bois, il lisait, paisible et absorbé, le livre saint que l’on reconnaît à la manière dont il est tenu, les mains inquiètes de ce qu’il va nous révéler sur le monde et sur nous-mêmes mais sereines. Au pied de son siège, de modestes porte-livres en bois naturel pleins de poésie, noircis par la crasse de milliers de doigts fervents. Il veille ainsi chaque jour sur l’esprit du lieu : le tombeau vénéré de Sidi M’hammed qui habite lui aussi la mosquée dans une salle à part, juste derrière le mur.
Cet homme est mélancolique mais pas nostalgique, il attend tel un soufi de percer le sens du mystère qui l’accroche à cette tombe dont il s’est retrouvé le gardien, lui qui autrefois était chauffeur, parcourant les routes pour gagner sa vie. L’âge de la retraite venu avec la calamité, comme il dit, on lui a demandé d’être l’oukil du lieu et il a dit oui, c’est comme un destin qui vous demande l’aumône, on ne lui répond pas que l’on a autre chose à faire, on ouvre la porte et on attend. Lui, assis sur sa chaise, attend, dans une ville où toutes les horloges ne marchent pas, personne ne lui comptera son temps. Chacune indiquant son heure dans l’indifférence du monde qui tourne. Même les plus récentes, comme celle offerte par une multinationale coréenne, en forme de voile de bateau qui surveille le front de mer, ont laissé leur méticuleuse mécanique les abandonner, désormais inutiles, leur chrome gris métallique sera bientôt mangé par l’humidité corrosive qui souffle le long du front de mer, le long du "Boulevard".
Le temps c’est de l’argent, ici le temps n’a que la valeur du plaisir ou de la haine. "Autrefois, se souvient-il, Alger se décline de plus en plus au passé, le tombeau était ouvert à tous ceux qui voulaient le visiter, mais maintenant c’est moi qui ouvre la porte du sanctuaire pour tous ceux qui me sollicitent."
Ghania Mouffok
"Alger, entre le passé et le présent", est une collection de photos et vidéos d'Alger, et de tout ce qui y rattache.