06/12/2022
Une médiation trop longue.
Encore une fois, le quartier avait été témoin de la même scène. Cette scène si violente que quelques-uns observaient avec un agacement certain alors que la grande majorité en quête de buzz et « d’affairages » prenait un réel plaisir à regarder et à commenter sous tous les angles.
Encore une fois, Samou et sa concubine Tafan s’étaient livrés à une violente bagarre conjugale comme eux seuls en ont le secret dans le quartier. Tout y est passé. Invectives, injures obscènes, propos humiliants sur les différentes familles.
On se rendait coup pour coup. Les coups de dents répondaient aux coups de poing, les coups de pilon aux coups de tête, les coups de balai aux coups de ceinture.
On voulait pousser l’humiliation de l’autre à l’extrême. Toutes les caractéristiques physiques, les moindres détails du z**i de Samou étaient balancés, au public, sans gêne, à travers des propos d’une obscénité inouïe, dans un accès de rage non contenu de Tafan. Samou, de son côté, avait arraché le morceau de pagne que Tafan avait noué sur la poitrine, montrant ainsi aux yeux de tous l’ignoble spectacle du balcon exposé et du « samedi soir » mal ficelé de la mère de ses trois enfants.
Ah l’être humain ! il y a de tout en lui ! Semblable aux eaux de la mer tantôt calmes, tantôt déchainées sous l’effet de je ne sais quel phénomène d’attraction.
La laideur du spectacle, du moins pour les gens sensés, avait poussé quelques voisins à alerter la famille de Tanfa. « Si vous ne venez pas cherchez votre fille, c’est son cadavre vous allez trouver ici ! »
La même nuit, le père, furieux est venu chercher sa fille sans mot dire. Mais avant de partir, il jura que sa fille ne remettrait plus jamais les pieds dans ce foyer qui n’avait ni tête ni queue. « Tu as pris ma fille sans dote, et comme un mouton, elle t’a suivi pour te faire des enfants. C’est pour cela que chaque fois tu te permets de la mettre dehors. Cette fois, c’est terminé ! tu gardes tes enfants et je garde ma fille »
Cela faisait maintenant deux semaines que Tafan était rentrée en famille. Et comme on le dit à Abidjan : « quand quelqu’un laisse, quelqu’un prend ! ». Sa chambre à la maison, sa place préférée au salon et l’espace vital qu’elle avait quand elle était en famille n’étaient plus libres. La famille africaine est grande. Des cousines et des cousins avaient occupés les lieux. Elle se sentait à l’étroit, du coup elle avait commencé à regretter son confort relatif dans « son foyer ». Ce qui lui manquait le plus, c’était ses enfants dont elle se contentait d’entendre les voix au téléphone.
Quant à Samou, il vivait mal l’absence de sa chérie. Quand il rentrait à la maison, il tournait sur lui comme lion en cage. Comment s’occuper des enfants, comment entretenir la maison, comment maintenir l’ordre dans la chambre conjugale ? Pire, la nuit ne lui portait plus conseil. Chaque jour le réveil était aussi lourd que celui d’un soudard.
Les deux avaient fini par se rapprocher. D’abord, par la magie du téléphone, ensuite en cachette comme de petits enfants se livrant à un jeu interdit. Effectivement, c’était un jeu interdit, car le père de Tafan avait formellement interdit à sa fille de revoir Samou. Il semblait inflexible face aux tentatives de médiation. Il voulait prendre son temps, il voulait montrer à Samou qu’il était le maître de sa maison. Or, dans son dos…
Un jour, Tafan aborda la question avec sa mère.
- Mama, tu ne trouves pas que mon affaire là, dure trop ?
- Ma fille, tout est entre les mains de ton père !
- Et pourtant il y a eu des médiations ?
- Il est toujours fâché, son orgueil d’homme a été touché par le comportement de ton concubin, il veut à son tour lui donner une leçon en faisant durer la médiation !
Y a-t-il plus complice que mère et fille ? La mère avait fini par céder au désir de sa fille. Désormais elle faisait partie du complot. C’est même elle qui organisait les rencontres sécrètes entre les deux « nouveaux amoureux ». Toute la maisonnée en était informée, sauf le père. Ce dernier, juché sur son ilot d’ignorance, répétait à qui voulait l’entendre qu’il ne reviendrait sur sa décision à la seule condition d’avoir obtenu le mariage pour sa fille.
Un matin, à 6h00, toute la maisonnée fut réveillée par des klaxons de voiture. Lorsque le vieux mit le coup par la fenêtre, il aperçu sa fille qui chargeait ses bagages dans un véhicule. Précipitamment il sortit pour comprendre ce qui se passait. A sa grande surprise, il semblait être le seul à ne rien savoir.
- On peut me dire ce qui se passe ici !?
- Papa, je retourne dans mon foyer. Ta médiation là est trop longue !
Il jeta un coup d’œil à sa femme comme pour chercher un soutien, mais celle-ci détourna le regard.
- Ah oui, je comprends, toi Tanfa, pendant que je me bats pour tes intérêts, c’est comme ça que tu m’humilies, hein !
Le vieux n’avait pas fini de parler qu’il vit venir vers lui, la tête baissée, les pas lourds, et le visage contrit, Samou.
- Papa pardon, au nom de Dieu j’ai compris la leçon, je promets changer de comportement pour être un vrai gendre, je vais épouser ta fille et je vais plus la déshonorer.
- Tu viens enlever ma fille et tu parles de changement de comportement ?
- Papa, comprend-moi, comme les autres médiations avaient trop durées c’est pourquoi je suis venu faire un dialogue direct !
- Gaston, si le petit a eu le courage de se présenter à toi, c’est qu’il a commencé à atteindre la maturité, il va changer de comportement, accorde-lui une dernière chance ! Intervint la mère de Tafan.
Samou fou de joie, embarqua sa femme et le véhicule s’éloigna le plus rapidement possible de peur que le vieux Gaston ne changea d’avis.
Les choses allaient vraiment changer ? Je ne sais, mais je sais que l’amour fait prendre souvent des décisions dont les trajectoires n’obéissent à aucune équation de droite !
NB: ce récit est une fiction, toute ressemblance avec des faits réels ou des situations déjà vécues n'est que pure coïncidence.