07/05/2025
Chère Genève,
J’ai décidé de quitter ton gouvernement, le cœur léger et l’esprit tranquille, mais avec une certaine émotion. Voila près de 28 ans que ton peuple - ou plus précisément ton corps électoral - a fait le choix de m’élire de manière discontinue aux postes de député au Grand Conseil, puis au Conseil national et, enfin, membre du Conseil d’Etat. 28 ans, une vie. Une confiance renouvelée par huit élections qui m’honorent.
Je suis conscient que beaucoup auront l’impression que je pars en « cours de route ». En réalité, j’ai le sentiment d’avoir fait mon temps et d’avoir accomplis ce que j’avais à accomplir, y compris avec le lot d’échecs qui m’apportent autant que les succès. Rester en poste pour des raisons formelles n’est pas mon genre ; je trouve plus respectueux des institutions de laisser la place à des nouvelles forces vives. Donc voilà. C’est aussi simple que cela.
Genève, notre histoire commune n’a pas commencé avec la politique. Je me souviens encore des lumières sombres d’une soirée de novembre fin 1981 lorsque nous sommes arrivés par hasard sur ton territoire avec ma mère et ma sœur, incertains, épuisés, mais avec l’espoir de pouvoir enfin poser nos valises en sécurité. C’est comme cela qu’arrivent les réfugiés. Tu le sais bien, toi, qui en a vu arriver tout le long de ton histoire. On n’était ni les premiers, ni les derniers. Hélas.
Tu nous as accueilli, tu nous a donné un logement, de quoi vivre, l’accès à l’école, à l’hôpital et au travail. Mais surtout, tu nous as donné une perspective de vie, des voisins aidants, des amis nouveaux et nous avons pu projeter de rester chez toi. Certains appellent cela l’intégration. En tout cas, tes valeurs d’humanisme, d’ouverture au monde et de tolérance à la diversité sont devenues les miennes.
Si je te remémore mon enfance, c’est pour souligner qu’il n’est pas anodin que l’on puisse arriver comme requérant d’asile sur tes terres et, quelques années plus t**d, être choisi pour présider ton gouvernement. Je n’ai pas de mérite particulier à cela, je n’ai fait qu’utiliser les outils qui m’ont été prêtés. Non, le mérite te revient largement ; c’est toi, Genève, qui offre des opportunités incroyables à ses habitants, à travers des institutions solides, une instruction publique performante, un réseau d’associations variés et un tissu économique actif.
Alors aujourd’hui, Chère Genève, au moment de quitter mon poste, je tiens à t’exprimer à toi et à ton peuple ma plus profonde gratitude. Pour l’asile, pour l’accueil, pour l’aide, pour l’amitié, pour les opportunités, pour la confiance, pour les débats animés, pour les succès et les échecs. Je te serai à jamais reconnaissant.
Je sais que le monde d’aujourd’hui appelle à l’égoïsme, la fermeture et la méfiance. Ne te laisse pas faire, résiste, ou tu y perdras ton fameux esprit.
Bonne suite à toi,
Antonio