12/14/2023
Je suis docteure en psychologie, j'exerce dans le secteur public et je suis risible. (Je t’envoie une photo qui pourrait être jointe à mon témoignage. Il s’agit des piles de dossiers d’élèves en DÉTRESSE sur nos listes d’attente.)
Risible, oui. C'est le mot qui me vient en tête lorsque je pense à ma situation professionnelle. Risible parce que mon doctorat, obligatoire à mon titre, n’est pas reconnu; parce que pendant que mes amis commençaient leur carrière et qu'ils commençaient à gagner leur vie tout de suite après leur baccalauréat, j’étais clouée aux bancs universitaires parce que cette formation de pointe est nécessaire à l’accomplissement d’actes professionnels délicats ayant un caractère potentiellement préjudiciable.
Risible parce que demain matin, je pourrais gagner facilement le double au privé, risible parce que c’est le calcul intelligent que font la plupart de mes collègues. C’est d’ailleurs le choix vers lequel je me suis moi-même tournée pendant une période de ma carrière où j’ai quitté le navire pour me choisir. Une période où mon expertise était non seulement reconnue mais recherchée. Une période très valorisante. Mon agenda professionnel s’est rempli un mois avant même ma date d’entrée en fonction en pratique privée. Les psychologues sont une denrée rare face à ce lot de gens en détresse et en souffrance! J’ai adoré mes conditions de travail. J’ai adoré suivre ces enfants/ados/familles mobilisés et motivés à vouloir que leur sort s’améliore. Or j’ai quand même décidé de reprendre mes fonctions dans le réseau public. C’est risible… je le sais… j’entends presque votre mépris… Pourquoi y retourner?
Pourquoi diable? Si tout le monde fuit, si tant de gens sont prêts à payer le double pour avoir accès à mon expertise? Voilà : seul le réseau public me permet de voir ces enfants qui ne consulteront jamais au privé. Ces enfants dont les parents n’ont pas les moyens de payer les services. Ceux qui ne maîtrisent pas la langue. Ceux dont les parents ont besoin d’accompagnement ne serait-ce que pour accepter que la situation de leurs enfants nécessite des soins. Les plus vulnérables, ceux qui, entre les rendez-vous, nécessitent qu’on passe beaucoup de temps à échanger avec les partenaires du réseau, ceux dont les besoins surpassent la consultation d’un seul professionnel et qui nécessitent la mobilisation d’une équipe multidisciplinaire. Ainsi, bien que je m’accomplissais sur le plan professionnel pendant ma période au privé, j’avais aussi l’impression de m’éloigner de ceux qui m’étaient si chers, ceux pour qui j’ai étudié et pour qui j’ai accepté de faire tant de sacrifices.
Autant j’ai aimé être reconnue professionnellement et monétairement à ma juste valeur, autant j’ai détesté sentir que mes services devaient parfois s’arrêter là où la capacité de payer des clients s’arrêtait, peu importe le besoin ou le niveau de détresse. J’ai détesté les fois où j’ai dû travailler seule de mon côté alors qu’une prise en charge en équipe aurait été optimale. J’ai détesté les fois où je me suis dit que mon rapport sur un élève se retrouverait dans un dossier au secrétariat et que personne ne serait là pour le vulgariser et aider l’équipe-école dans la mise en place des recommandations. Mon cœur était tiraillé et j’en suis venue à la conclusion que la psychologie scolaire, c'était mon identité professionnelle, tout simplement.
Mais moi, qui dois faire honneur à la profession, je me pose la question : est-ce lui faire honneur que de m’avouer risible? Ma profession ne sera jamais risible en tant que telle, les assises scientifiques sont trop fortes. C'est la position dans laquelle les psychologues du secteur public se retrouvent qui l’est. De cette position naît un sentiment d’impuissance sans cesse grandissant. Nous, psychologues, sommes bien placés pour savoir que ce sentiment représente un drapeau rouge… Le genre de drapeau qu’on ne peut ignorer et qui nous amène à nous demander si notre contribution à la société ne devrait pas prendre une autre voie. Et ça, c’est une pensée qui habite de plus en plus fréquemment l’esprit de plusieurs de mes amis et collègues.
Nous avons encaissé les coups en silence trop longtemps. Il est temps de prendre la parole et d'avoir le courage de nommer ce qui est intolérable dans un Québec qui n'a plus le mérite de se dire fou de ses enfants. Le gouvernement doit adresser rapidement la situation en valorisant notre profession pour freiner l'exode du public. Ce qu'il fait en attendant, c'est de laisser à leur sort les enfants les plus vulnérables de notre société.
On est moins de psys, mais on nous demande d’en faire toujours plus, nous laissant avec des dilemmes de priorisation impossibles. Par qui commencer? Le coco qui se déshabille dans la cour lorsqu’il se désorganise? Celle qui n’a pas prononcé un seul mot depuis les trois dernières années à l’école en raison de son anxiété sociale et qui a vu son mutisme se cristalliser pendant la période d’attente? Celui qui a plus de deux ans de re**rd académique et qui vomit tous les vendredis matins parce qu'il anticipe le mini-test? Celui qui lit six mots par minute alors qu’il a reçu des services d’orthopédagogie pendant 2 ans? Celui qui est tellement agité qu’il ne peut même pas profiter des services d’orthophonie que l’école lui offre? Ça sera celui qui a des idées noires, évidemment, ça ne peut pas attendre… Malheureusement, trop peu d’élèves auront accès aux services psychologiques dont ils ont besoin, faute de ressources. Le gouvernement ne respecte pas la capacité de payer des Québécois puisqu’il achemine ces dossiers à des firmes externes qui chargent trois fois le prix pour les mêmes services. C’est ce qui se passe dans les différents centres de services scolaires actuellement.