06/04/2026
Chapitre 15 : Les yeux sur la maison
Scène 1 : Plus de paix
À partir de ce jour-là, Rooney ne retrouva plus jamais le sommeil comme avant.
Même quand il fermait les yeux, son corps restait éveillé.
Le moindre bruit dans la rue lui donnait l’impression qu’un drame allait éclater.
Le moindre moteur qui ralentissait devant la maison faisait battre son cœur plus fort.
Et plus les heures passaient…
plus il avait la sensation d’être observé.
Ce n’était pas une peur imaginaire.
C’était pire que ça.
C’était cette certitude froide que quelque part, dans une voiture, derrière un mur ou au coin d’une ruelle…
quelqu’un regardait déjà sa vie comme une cible.
Ce soir-là, Rooney était assis dans l’obscurité du salon, sans allumer la lumière.
Il écoutait.
Seulement ça.
Écouter.
Le ventilateur.
Les pas lointains.
Les chiens qui aboyaient.
Le silence entre deux voitures.
Sa petite sœur dormait dans la pièce voisine.
Malik était encore sorti.
Et cette absence commençait elle aussi à lui ronger les nerfs.
Vers minuit, il entendit enfin la porte grinçer.
Malik entra.
Rooney parla sans bouger :
— T’étais où ?
Malik sursauta presque.
— T’es dans le noir maintenant ?
Rooney répéta, plus froidement :
— T’étais où ?
Malik jeta ses clés sur la table.
— Dehors.
— Avec qui ?
— Ça te regarde toujours autant ?
Rooney leva lentement les yeux.
Même dans l’obscurité, son regard semblait lourd.
— Réponds.
Malik serra les dents.
— Avec des amis.
— Lesquels ?
Malik eut un rire nerveux.
— C’est quoi, ça ? Un interrogatoire ?
Rooney se leva enfin.
Lentement.
Calmement.
Mais cette fois, quelque chose en lui était différent.
Il n’était pas juste agacé.
Il était à bout.
— Je vais te poser la question une dernière fois, dit-il d’une voix basse.
Avec qui t’étais ?
Malik le regarda dans les yeux.
Et pour la première fois, il sentit réellement la colère de son frère.
Pas la colère habituelle.
Pas celle des disputes.
Non.
Une colère plus sombre.
Plus tendue.
Presque animale.
Alors Malik détourna légèrement le regard.
Et ce simple geste suffit à Rooney.
Il comprit immédiatement.
— T’étais avec eux.
Malik releva brusquement la tête.
— Quoi ?
— Arrête de mentir.
Rooney s’approcha encore.
— T’étais avec les gars de Rico.
Le silence tomba comme une gifle.
Le cœur de Malik se mit à cogner plus fort.
Parce qu’au fond…
Rooney venait de toucher la vérité.
Pas toute la vérité.
Mais assez pour faire peur.
— Tu racontes n’importe quoi, murmura Malik.
Rooney le fixa encore quelques secondes.
Puis il souffla :
— Si j’apprends que tu traînes près d’eux encore une seule fois…
Il s’interrompit.
Malik fronça les sourcils.
— Quoi ?
Rooney baissa légèrement la voix.
— Je ne pourrai peut-être plus te protéger.
Cette phrase resta suspendue entre eux.
Et elle faisait mal d’une manière étrange.
Parce qu’elle n’était pas seulement menaçante.
Elle était triste.
Comme si Rooney reconnaissait enfin une vérité qu’il refusait depuis longtemps :
même lui ne pouvait pas sauver tout le monde.
Malik détourna le regard.
Puis il murmura :
— T’as déjà du mal à te sauver toi-même.
Et il partit dans sa chambre.
Rooney resta seul dans le noir.
Immobile.
Avec ce goût amer dans la bouche qu’ont les gens qui sentent qu’un lien important est en train de se casser.
Scène 2 : Le regard du policier
À quelques rues de là, la voiture sombre envoyée par Daniel Carter était toujours garée discrètement dans l’ombre.
À l’intérieur, les deux policiers en civil observaient la maison depuis des heures.
L’un d’eux mâchait un chewing-gum avec ennui.
L’autre, plus âgé, gardait les yeux fixés sur les alentours.
— T’y crois vraiment ? demanda le plus jeune.
Que le procureur nous fait surveiller la maison d’un gosse de gang ?
L’autre répondit sans quitter la rue des yeux :
— Ce n’est pas juste un gosse de gang.
— Ah bon ?
— C’est son fils.
Le plus jeune resta silencieux quelques secondes.
Puis il souffla :
— Bo**el.
L’aîné haussa légèrement les épaules.
— Ouais.
Le plus jeune regarda à nouveau la maison.
— Donc en gros… on protège le fils du procureur qui bosse peut-être pour un baron de la drogue.
— En gros.
— C’est tordu.
L’autre répondit calmement :
— La ville entière est tordue.
Ils se turent.
Puis, au bout de quelques secondes, le plus âgé fronça légèrement les sourcils.
— Attends.
— Quoi ?
— La voiture blanche là-bas… elle est déjà passée deux fois.
Le plus jeune se redressa aussitôt.
Au bout de la rue, une vieille voiture blanche ralentissait à nouveau.
Elle n’allumait pas les phares.
Elle glissait presque dans l’obscurité.
Le plus jeune murmura :
— On les suit ?
L’autre secoua lentement la tête.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on est là pour observer.
Il marqua une pause.
Puis ajouta :
— Mais maintenant, on sait qu’ils ne bluffaient pas.
Scène 3 : Rico appuie là où ça fait mal
Le lendemain matin, Rooney accompagna sa petite sœur jusqu’au bout de la rue.
Il n’aimait plus la laisser seule.
Avant, il se contentait de la regarder partir avec son sac.
Maintenant…
il attendait toujours qu’elle tourne au coin et disparaisse sans incident.
Elle leva les yeux vers lui.
— Tu fais peur aux gens quand tu restes comme ça à regarder.
Rooney força un petit sourire.
— Tant mieux.
Elle fit une petite moue.
— Tu souris bizarrement quand tu mens.
Rooney baissa les yeux.
— Va à l’école.
Elle lui tira légèrement la langue.
Puis s’éloigna.
Rooney la suivit du regard.
Longtemps.
Trop longtemps.
Et quand enfin il tourna la tête pour rentrer…
il aperçut une petite enveloppe glissée sous la porte de la maison.
Son cœur se serra immédiatement.
Il s’approcha lentement.
Ramassa l’enveloppe.
Aucune adresse.
Aucun nom.
Seulement son instinct qui lui hurlait déjà de ne pas l’ouvrir.
Mais il l’ouvrit quand même.
À l’intérieur…
une photo.
Sa petite sœur.
Prise quelques minutes plus tôt.
Juste au coin de la rue.
Et derrière, écrit au stylo noir :
“Tu peux brûler des entrepôts.
Nous, on peut brûler ton cœur.”
Rooney resta figé.
Complètement.
Son souffle se coupa.
Ses doigts se refermèrent si fort sur la photo qu’ils tremblaient légèrement.
Et cette fois…
ce n’était plus de la peur.
C’était pire.
C’était une rage froide, pure, absolue.
Le genre de rage qui ne fait pas crier.
Le genre qui fait taire tout le reste.
Il regarda la rue vide.
Les fenêtres.
Les toits.
Les coins.
Comme s’il voulait tuer le monde entier du regard.
Puis il rentra dans la maison, referma la porte derrière lui et posa la photo sur la table.
Ses yeux restèrent dessus longtemps.
Très longtemps.
Et au fond de lui, une pensée naquit lentement.
Une pensée noire.
Si Rico voulait la guerre, il allait découvrir ce qu’était vraiment un homme qui n’a plus rien à perdre.
Scène 4 : Jacky voit le basculement
Rooney arriva à la villa plus vite que d’habitude.
Il entra sans parler.
Jacky le vit tout de suite.
Et quelque chose dans son visage la glaça.
— Rooney ?
Il posa la photo sur la table devant elle.
Jacky la prit.
La regarda.
Puis retourna la photo.
Et son visage se ferma immédiatement.
— Pu**in.
Rooney ne disait rien.
Mais son silence était plus violent que n’importe quel cri.
Jacky releva lentement les yeux vers lui.
— Ils l’ont suivie ?
Rooney répondit d’une voix basse :
— Ce matin.
— Tu l’as laissée sortir seule ?
Cette phrase le frappa instantanément.
Il releva brutalement les yeux.
— Fais attention à ce que tu dis.
Jacky comprit tout de suite qu’elle venait de toucher une plaie vive.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Rooney serra la mâchoire.
— Alors choisis mieux tes mots.
Jacky s’approcha lentement.
— Rooney…
Mais il recula légèrement.
Et ce simple mouvement fit mal à Jacky.
Parce qu’elle comprit à cet instant précis quelque chose de grave :
Rooney commençait à se couper de tout le monde.
Même d’elle.
Même de ceux qui voulaient l’aider.
Parce que quand la peur devient trop grande…
certaines personnes n’ouvrent plus leur cœur.
Elles le ferment à double tour.
Et elles deviennent de plus en plus dangereuses.
Jacky murmura :
— Tu ne peux pas répondre avec la tête brûlée.
Rooney ricana sans joie.
— Tu veux que je fasse quoi ?
Que j’attende qu’ils la touchent vraiment ?
Jacky ne répondit pas tout de suite.
Parce qu’au fond…
elle savait qu’il n’y avait plus de “bonne solution”.
Seulement des solutions moins tragiques que les autres.
Scène 5 : Malik fait l’erreur de trop
Dans l’après-midi, Malik retrouva encore les gars du gang de Rico derrière un vieux terrain.
Il savait qu’il ne devait pas venir.
Il le savait très bien.
Mais il était en colère.
Contre Rooney.
Contre lui-même.
Contre cette impression permanente de vivre dans l’ombre de quelqu’un qui décidait de tout.
Le type à la bière, celui qui l’approchait depuis plusieurs jours, lui tendit une cigarette.
— T’as l’air mal.
Malik prit la cigarette sans répondre.
Le gars sourit.
— Ton frère te traite encore comme un enfant ?
Malik souffla nerveusement.
— Ferme-la.
Le gars haussa les épaules.
— Je dis juste la vérité.
Un autre s’approcha.
— Rooney croit qu’il peut tout contrôler.
Puis il baissa légèrement la voix.
— Même toi.
Malik resta silencieux.
Le premier gars en profita.
— Tu sais ce qu’il faut pour que les gens comme lui redescendent un peu ?
Malik leva les yeux.
— Quoi ?
Le type sourit légèrement.
— Qu’ils comprennent qu’ils ne peuvent pas tout garder.
Malik fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Le gars sortit une petite clé USB de sa poche.
Puis il la posa dans la main de Malik.
— Donne juste ça à ton frère.
Malik baissa les yeux vers la clé.
— C’est quoi ?
— Un message.
Malik releva immédiatement la tête.
— Je ne suis pas votre messager.
Le type s’approcha encore.
Son sourire avait disparu.
— Écoute bien.
Sa voix devint plus dure.
— Soit tu nous aides un peu…
soit un jour, t’auras à vivre avec l’idée que tu pouvais empêcher certaines choses.
Le cœur de Malik se serra.
Il serra la clé dans sa paume.
Et à cet instant…
il fit sa première vraie erreur.
Pas parce qu’il avait accepté.
Mais parce qu’il n’avait pas eu le courage de refuser clairement.
Et dans la rue…
l’hésitation coûte parfois autant que la trahison.
Scène 6 : Le père regarde enfin son fils
Dans son bureau, Daniel Carter regardait un écran de vidéosurveillance relié à une caméra de rue temporairement installée près du quartier.
L’image était mauvaise.
Floue.
Instable.
Mais on voyait quand même assez.
Rooney, debout devant sa maison.
Sa manière de regarder partout.
Sa posture tendue.
Son corps qui ne connaissait plus le repos.
Daniel resta silencieux très longtemps devant cette image.
Puis il murmura presque malgré lui :
— Tu ressembles à ta mère quand tu t’inquiètes.
Cette phrase lui arracha quelque chose dans la poitrine.
Parce qu’il venait de se surprendre à parler comme un père…
après avoir passé des années à ne pas l’être.
Un des policiers frappa à sa porte.
— Monsieur ?
Daniel redressa légèrement la tête.
— Oui ?
— Nous avons intercepté un renseignement.
Le gang de Rico semble vouloir pousser Rooney à faire une erreur émotionnelle.
Daniel se leva lentement.
— Ils ont déjà commencé.
Le policier fronça les sourcils.
— Pardon ?
Daniel regardait encore l’écran.
Le visage de son fils.
Sa manière d’être toujours en alerte.
Toujours prêt à frapper avant d’être frappé.
Puis il murmura :
— Quand un homme commence à surveiller sa propre maison comme un ennemi…
c’est qu’il est déjà à deux doigts de perdre le contrôle.
Scène 7 : Une nuit de bascule
La nuit suivante, Rooney ne dormit pas du tout.
Il avait déplacé une chaise juste derrière la porte.
Arme posée sur la table.
Téléphone à côté.
Oreille tendue au moindre son.
Il avait même demandé à sa petite sœur de ne pas sortir le lendemain sans lui.
Elle n’avait pas protesté.
Et ça, ça lui faisait encore plus mal.
Parce que même elle commençait à comprendre que leur vie n’était plus normale.
Vers trois heures du matin, alors que tout semblait calme…
TOC.
Un coup sec contre la fenêtre.
Rooney se leva d’un bond.
Arme en main.
Respiration coupée.
Il s’approcha lentement.
Encore un bruit.
TOC.
Puis plus rien.
Il écarta légèrement le rideau.
Dehors, personne.
Seulement la rue vide.
Et un petit caillou posé juste sous la fenêtre.
Rooney sortit immédiatement.
Pieds rapides.
Regard tranchant.
Main prête à tirer.
Mais la rue était déserte.
Complètement déserte.
Il baissa les yeux vers le caillou.
Un papier y était attaché.
Il le prit.
L’ouvrit.
Et lut seulement quatre mots :
“On est déjà proches.”
Rooney releva lentement les yeux vers l’obscurité.
Et cette fois…
il ne ressentit plus seulement de la peur.
Ni seulement de la colère.
Non.
Cette fois, quelque chose de beaucoup plus dangereux venait de naître en lui.
Une décision.
Et parfois…
une seule décision prise dans la douleur peut faire basculer toute une vie.
À suivre...... ✅
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