04/09/2021
Sujet d'actualité faisant le lien 🔗 entre passé et présent, mythe et réalité, histoire et actualité, Afghanistan, USA, Mexique, Andalousie, Bagdad et Assyrie et beaucoup d'autres faits et notions.
Paru dans le Journal Électronique italien "DinamoPress"
Edition du 02 septembre 2021
Par : Augusto Illuminati
Traduit de l'italien : Sofiane Sid-Ahmed Gherbi
L'article:
Des trahisons qui portent leurs fruits,
Cette notion de "trahison" est étroitement liée au concept de "traduction" ou encore à celui de "tradition"... À ce propos, le cas controversé de Malinche, du rôle de bouc émissaire à celui du sujet actif et salvateur, créateur de nouvelles formes de métissage.
Ceux qui sont trahis, que cela soit en amour ou en politique, finissent par déchanter et porter le deuil. Toutefois, la question se pose différemment lorsque les cultures se rejoignent. C'est à ce moment-là que le vieil adage qui confond traducteur et traître - sur la base d'une consonance étymologique erronée - prend tout son sens, en acquérant à long terme une connotation positive, différente de la tragique dimension assumée en Afghanistan et dans d'autres pays "libérés" puis livrés à eux-mêmes par les États-Unis et leurs alliés, où les premières victimes, accusées de collaboration, sont précisément les interprètes recrutés par les commandements militaires des pays occupants.
En effet, traduire et interpréter - toutes deux des processus du même ordre - impliquent toujours un certain degré de collaborationnisme avec l'autre et de trahison envers le semblable, sauf qu'il s'agit dans de nombreux cas de processus de contamination qui génèrent l'innovation par l'altération et le croisement fertile. Deux modèles, dans les deux mondes méditerranéen et mésoaméricain, sont respectivement la falsafa islamique et la figure emblématique et controversée de la Malinche dans la conquête espagnole du Mexique.
Le premier modèle correspond au niveau le plus élevé de l'abstraction et de la confrontation théologique et spéculative, tandis que le second modèle implique le sang et la chair, le brassage des peuples, des religions et des idées. Les protagonistes du premier sont des intellectuels masculins, tandis que ceux du second incarnent une femme, à la fois réelle et symbolique.
Dans la région de Syrie-Mésopotamie, soustraite aux Byzantins et aux Sassanides par les Arabes, des moines jacobites et nestoriens ont entrepris de traduire vers la langue syriaque les principaux textes philosophiques d'Aristote, de Platon et des néo-platoniciens, textes que les vainqueurs omeyyades se sont empressés de faire traduire vers la langue arabe.
Et ce, non sans hésitation, comme en témoigne le débat sur la traduisibilité des langues naturelles, organisé à Bagdad en 938 par le vizir Ibn al-Furāt, auquel participe le chrétien Abū Bišr Mattā ibn Yūnus, défenseur du caractère universel de la philosophie et surtout de la logique, une grammaire universelle de la pensée, face au musulman Abū Saʻīd al-Sīrāfī, partisan convaincu de la valeur épistémique de la grammaire de chaque langue et notamment de la langue arabe à caractère sacré où le Coran incréé avait été dicté.
Al-Fārābī, qui avait été l'élève de Yūnus, reprit la première orientation avec des interventions raffinées sur la création d'un répertoire philosophique lexical capable de restituer les différentes catégories aristotéliciennes et surtout en imposant une théorie de la translatio philosophiae, selon laquelle la philosophie grecque, occultée à Alexandrie par les paraboles chrétiennes obscurantistes (souvenez-vous du lynchage d'Hypatie ! ) et chassé de Constantinople par Justinien, aurait migré à Antioche et à Ḥarrān et enfin à Bagdad, se transformant alors en falsafa. L'Islam se présente comme l'héritier légitime du monde antique.
Chez Al-Fārābī et plus t**d chez ibn Rushd (Averroès) - tous deux ignorant le grec et le syriaque - la volonté des " Lumières " à valoriser la vérité logique et naturelle de la pensée et l'intelligibilité universelle du monde s'oppose à toute prééminence des révélations théologiques et à l'idiotisme linguistique ( qui au demeurant anticipe les arguments du relativisme anti-substantialiste de Nietzsche, pour lesquels la construction de la vérité est une rationalisation instrumentale utile à la vie sur la base de structures grammaticales arbitraires qui déterminent pour chaque langue le régime d'interprétation des " faits ").
De surcroît, l'aspect le plus intéressant de ce processus de traduction ininterrompu est l'effet de contamination et d'innovation qui se produit (et c'est le deuxième aspect) dans les processus de traduction, surtout lorsqu'ils empiètent sur la conformité philologique et se heurtent aux mécanismes de la métonymie et de la métaphore. Globalement, la falsafa introduit dans une culture monothéiste et créationniste les concepts dissonants d'éternité du monde et de l'espèce humaine. Elle substitue à la création volontaire une émanation ou un processus de création continue, suggérant également des hypothèses panthéistes et remettant en question l'immortalité individuelle de l'âme.
Tous ces éléments deviendraient particulièrement complexes lorsque ce corpus, au XIIIe siècle, dans un processus de traduction inverse, passerait de l'arabe à l'hébreu et finalement au latin, influençant profondément la scolastique et donnant naissance à ce qu'on appelle l'"Averroïsme latin" ou aristotélisme radical. Ne citons que deux exemples de contamination par traduction et par combinaison.
En associant directement la faculté d'imagination à celle de l'intellect agent (toutes deux tirées du répertoire aristotélicien, où elles n'avaient pourtant aucun rapport, la première étant un stade intermédiaire entre la sensation et la spéculation rationnelle et la seconde l'élément agissant de l'intellect rationnel potentiel), Al-Fārābī explique la prophétie et le leadership charismatique, tant politique que religieux (d'Alexandre le Grand et de Mohammed), avec cinq siècles d'avance sur le Traité théologico-politique et huit siècles sur Max Weber, tandis qu'Averroès, en forçant la compréhension du De anima d'Aristote, crée un nouveau "personnage philosophique", l'intellect substantiel propre à l'espèce humaine, qui est à l'origine de toutes les alternatives à la subjectivité identitaire, de Spinoza à Marx et Simondon.
Et dans une ultime transition vers le latin, une troisième représentation : celle d'une " double vérité " qui vient déstabiliser la tradition théologique chrétienne. D'ailleurs, la trahison (de "tradere"), si elle n'a pas un rapport direct avec la traduction (de "trans-ducere"), elle en a un très étroit avec la tradition...
Il conviendrait en revanche de consacrer quelques lignes supplémentaires au cas mexicain, qui demeure méconnu, même au niveau culturel de l'étroit horizon eurocentriste.
En 1519, Hernán Cortés débarque près de l'actuelle Vera Cruz et entreprend la conquête du centre du Mexique, exploitant les querelles entre les populations de langue maya et nahuatl et leur intolérance à l'égard des Aztèques, qui règnent depuis le XIIIe siècle depuis la capitale Tenochtitlán. Malinalli alias Malintzin, plus t**d La Malinche ou Doña Marina, était une jeune fille de la noblesse, éduquée et parlant couramment divers dialectes mayas et nahuatl, que sa mère, après son second mariage, avait vendue comme esclave et qui fut finalement "donnée" à Cortés, lequel se rendit rapidement compte de la chance extraordinaire qu'il avait d'avoir une excellente interprète et, de surcroît, une personne dotée de grandes qualités diplomatiques.
Travaillant d'abord aux côtés de Gerónimo de Aguilar, survivant d'une précédente expédition et parlant le maya, Malintzin apprend rapidement le castillan et devient la seule interprète de confiance du Cap, servant de médiateur entre les conquistadors et les différentes populations indigènes, mais aussi auprès des souverains Moctezuma et Cuahauhtémoc, à qui elle explique les dogmes de la religion chrétienne, à laquelle elle se convertit, et avec qui elle négocie les conditions de la reddition.
Le codex florentin, qui enregistre le témoignage de l'indigène, bien plus que les récits espagnols qui insistent sur sa relation amoureuse avec Cortés, évoque et illustre par des représentations graphiques son autorité incontestable et son rôle de médiateur culturel et politique - des qualités très inhabituelles pour la culture des colonisés et des colonisateurs.
Par deux fois au moins, elle réussit à sauver la vie de Cortés en lui divulguant les complots aztèques et en se rendant ainsi co-responsable du massacre de Cholula. Elle eut un fils de Cortès, qui, à l'arrivée de son épouse de Cuba, la livra à l'un de ses lieutenants, mais la libéra et légitima le petit Martín, premier métis "officiel" de l'histoire du Mexique.
À divers moments clés de la constitution du Mexique moderne et de son émancipation de la domination étrangère - l'indépendance en 1822 et la Révolution de 1910 -, des poussées de nationalisme ont conduit à une perception négative de la figure de la Malinche jusqu'à forger le terme de "malinchisme", dans le sens d'une préférence pour l'étranger au détriment de son propre pays. Dans un texte classique et controversé d'Octavio Paz (Le Labyrinthe de la Solitude, 1950), le quatrième chapitre s'intitule "Los Hijos de la Malinche" dans lequel il démontre comment le traumatisme de l'identité mexicaine consiste en un rejet simultané de l'histoire ancestrale indigène et du passé colonial, de la passivité de la mère chingada (ouverte et violée) et de la violence du père chingón.
La Malinche devient ainsi le bouc émissaire, l'un des deux termes dans lesquels la féminité est représentée dans la sphère patriarcale : la pu**in perfide contre la Vierge de Guadalupe. Les Mexicains sont les enfants de la gaupe, du viol, et en même temps la condition coloniale intériorisée est identifiée à celle de la femme, tandis que le machisme héroïque du rebelle ou du dictateur se détache par contraste. La Malinche est l'inévitable doublure du macho : entre la Vierge et Ève, les Mexicains sont vraiment orphelins.
Frida Kahlo, qui se signait fréquemment "La Malinche" dans ses lettres et se représentait ainsi dans de nombreux autoportraits, s'écartant des représentations ambiguës des peintures murales de son mari Diego Rivera et d'Orozco, nous a apporté un éclairage contemporain.
Outre son amour de la tradition préhispanique, Frida s'identifie à la Malinche déchirée et violée, chingada, précisément dans l'assomption - matérielle et symbolique - de l'horrible blessure avec les séquelles desquelles elle se battra toute sa vie. Dans le roman de Laura Esquivel intitulé Après elle (2006, en italien La voce dell'acqua, Garzanti 2007), Malinche se voit attribuer le double rôle de traductrice et de mère du peuple métis, qui souhaite que ses enfants grandissent dans les deux langues.
Contrairement aux conquistadors et à leur pouvoir phallique du chingón, la chingada possède la force magique du langage, gère les relations politiques par la communication et en fait la source du métissage : elle est un sujet actif et prend sa revanche sur Monteczuma au point où, tel que le rapporte le Codex florentin, les indigènes appellent Cortés "el señor Malinche". Symbole du matriarcat, la Malinche invite sa progéniture à s'exprimer dans l'espace entre les deux langues, préfigurant un univers multiculturel.
Cette réhabilitation est encore plus prononcée dans la littérature féministe et cette étrange chicana qui se démarque du machisme du nationalisme chicano et se confronte à la double présence de l'héritage colonial et de la coexistence subalterne avec les États-Unis.
Le concept d'hybridation ne concerne plus seulement la langue et la culture, mais s'étend au genre, adoptant la lutte contre toutes les formes de patriarcat, y compris le patriarcat national, et le modèle binaire rigide. La traductrice Malinche et gaupe traîtresse devient désormais l'archétype de la fluidité des genres et d'une intersection originale entre le gynécisme blanc et les revendications des femmes Raza.
Traducteurs masculins et féminins, trahisons culturelles et nationales, métissage philosophique et raciale des identités. Il existe de nombreux points communs entre Bagdad et Tenochtitlán, entre al-Andalus et les hauts plateaux méso-américains. Sans toucher du tout à la traduction créative entre pensée et praxis, à la question de la contagion des mouvements politiques au sens Gramscien, et aux révolutions trahies et aux révolutions pastiches...
Image de couverture : Diego Rivera (photo d'Augusto Illuminati)
Quello di "tradimento" intrattiene rapporti stretti con i concetti di "traduzione" e "tradizione"... Il controverso caso della Malinche, da capro espiatorio a soggetto attivo e liberatorio, creatrice di nuove forme di meticciato