02/10/2024
Pour en finir avec la famine des agriculteurs
Par Karine Tremblay, La Tribune
10 février 2024 à 04h00
Voilà un article excellent ce matin.
Triste par contre de lire cette réalité quotidienne pour des gens qui font un des métiers les plus importants pour une population.
Soit celui de la nourrir au quotidien.
Nos députés pourraient peut-être mettre de la pression sur le ministre pour que certaines demandes ne soient pas seulement entendues mais bien réalisées.
CHRONIQUE /«Les agriculteurs ont faim.» C’était le titre de la lettre ouverte de Maryse Lecavalier. Une lettre qui m’avait frappée comme un uppercut dans le plexus, en novembre dernier. Ses mots étaient criants. Ils étaient puissants.
Ils traduisaient la détresse des agriculteurs. Celle dont on connaît l’existence, mais qui n’est jamais aussi violemment exposée qu’à travers des mots qui partent du cœur, quand le cœur n’en peut plus d’encaisser.
La lettre a résonné, elle circule encore. Deux mois et des poussières plus t**d, elle a été partagée plus de 2000 fois. Elle a aussi ouvert la porte, tout récemment, à une rencontre avec le ministre André Lamontagne. J’y reviendrai.
«J’avais peur que ce soit un feu de paille, note Maryse. Je suis vraiment contente de voir que c’est un mouvement qui ne s’essouffle pas. Beaucoup d’agriculteurs vivent sensiblement la même chose, mais personne n’a le temps, ou l’énergie, de prendre la parole.»
Parce que tout le monde est un peu en mode survie. En quelque sorte. Les conditions sont exigeantes, les paramètres avec lesquels composer sont nombreux, le stress financier est lourd, les ressources manquent, le boulot est prenant. Et il n’arrête jamais. Sept jours sur sept, 365 jours par année, il n’y a pas de vacances, pas de jours fériés, aucun répit pour l’agriculteur.
Même le jour où son enfant meurt.
Maryse et son conjoint Mathieu Ferland le savent mieux que personne. On jase ensemble depuis déjà un bon moment lorsque le sujet se faufile dans la conversation. Le regard qu’ils échangent alors est chargé. C’est celui de ceux qui ont traversé ensemble l’impensable.
En 2010, ils ont perdu leur fille aînée, qui était gravement malade.
Mathieu n’a pas pu prendre congé. Le matin, le soir, il a fait le train. Comme d’habitude. Malgré l’immensité de sa souffrance.
Je ne voulais pas que ce soit sensationnaliste, mais j’ai choisi d’en parler parce que ça montre à quel point on est pris dans un certain contexte, qui n’a pas de bon sens. J’ai donné naissance à notre deuxième enfant le 1er octobre 2010. Magalie est décédée 5 jours plus t**d, le 5 octobre.
— Maryse Lecavalier
Elle avait deux ans et demi.
«Ce qui nous a aidés à traverser ça, c’est d’avoir un autre bébé à s’occuper. Mais à rebours, en regardant ces années-là, on réalise à quel point c’était une spirale insensée.»
Magalie a passé toute sa première année de vie à Sainte-Justine. La ferme devait rouler quand même. Maryse restait à l’hôpital auprès de leur fille malade tandis que Mathieu se rendait à Montréal après avoir pris soin de son troupeau. Il dormait parfois sur place avant de retourner à Stanstead pour s’occuper des bêtes, au petit matin.
Le rythme était épuisant, mais il n’existait pas d’autres solutions possibles.
Ils ont eu trois autres enfants, depuis. Leur sourire est grand lorsqu’ils évoquent leur vie de famille, l’épreuve fait partie de leur histoire passée, mais ils savent que le contexte n’a pas changé. Et c’est pour ça qu’ils en parlent. Pour les autres qui traversent des tempêtes similaires.
Mathieu est ému quand il me parle de son voisin, qui sera bientôt papa pour la première fois.
«Il avait demandé à sa belle-mère d’aller à l’accouchement parce que lui, il ne pourrait pas, il n’avait personne pour prendre soin des animaux à sa place.»
Mathieu n’a fait ni une ni deux. Il lui a dit que lui, il serait là. Parce que la naissance d’un enfant, c’est un moment d’exception. Et qu’aucun père ne devrait manquer ça. Ce matin, il s’est levé aux aurores pour se familiariser avec les installations agricoles de son voisin.
Le voisin de Mathieu s'était résigné à ne pas assister à la naissance de son enfant parce que personne ne pouvait prendre le relais à la ferme.
Le voisin de Mathieu s'était résigné à ne pas assister à la naissance de son enfant parce que personne ne pouvait prendre le relais à la ferme. (Erick Labbé/Le Soleil)
Cette solidarité est bouleversante. Elle est d’autant plus touchante que je la sais teintée d’une certaine tristesse. Parce qu’en décembre dernier, Mathieu a dû prendre la difficile décision de vendre son troupeau. C’est le cœur serré qu’il a laissé partir le cheptel de 160 têtes.
«Je produisais 5000 litres de lait aux deux jours. Du lait qui s’en allait à la Laiterie Coaticook et à l’Abbaye Saint-Benoît.»
C’était une fierté pour la famille d’approvisionner deux fleurons agroalimentaires de la région.
«On n’avait pas le choix de vendre les vaches, on était face au mur. Mon père était malade, on n’avait pas d’employés. Je ne pouvais pas tenir en faisant 60 ou 70 heures sur la ferme. J’ai encore ma compagnie de transport de ripe, et Maryse et moi on a notre entreprise de production de foin. Mais voir la grange se vider… c’était difficile», exprime l’agriculteur.
— Mathieu Ferland
Il a pu louer ses quotas, au moins. Il conserve ainsi son droit de produire du lait, s’il a un nouveau troupeau.
«Ça me donne du temps pour réfléchir. C’est une chance que tout le monde n’a pas.»
C’est frais, c’est encore difficile pour lui d’en parler. Il le fait parce que ça illustre combien la situation est difficile pour les agriculteurs.
«Tout augmente. Le prix de la machinerie. Les taux d’intérêt. Le coût des terres. Tout. La détresse et le stress grandissent aussi. L’épuisement physique et mental guette. Les agriculteurs travaillent sans relâche et ils n’ont souvent même pas la possibilité de se prendre un salaire. Qui a les moyens de produire à perte en travaillant des heures de fou, en s’endettant sans cesse?»
Le prix de la machinerie, les taux d'intérêts, le coût des terres: tout augmente, ce qui fait grimper le stress financier déjà grand des agriculteurs.
Le prix de la machinerie, les taux d'intérêts, le coût des terres: tout augmente, ce qui fait grimper le stress financier déjà grand des agriculteurs. (123RF)
Maryse et Mathieu me détaillent quantité d’écueils qui font que les producteurs n’arrivent pas à tirer leur épingle du jeu et que le bonheur n’est plus tant dans le pré.
La conversation est longue. Les enjeux sont nombreux et les racines du problème, multiples.
Des messages et des mercis
«On se donne tellement à la ferme, et on a traversé tant de choses… Je me dis : il faut que ça serve à quelque chose, au moins. On prend la parole pour ceux qui n’y arrivent pas», dit Maryse.
Après la publication de sa lettre, elle a reçu des tas de courriels. Des mercis. Des mots qui touchent. D’autres qui tirent les larmes.
Des agricultrices qui se passent des médicaments dont elles auraient besoin parce qu’elles sont incapables de payer la part non assumée par la RAMQ : trop cher. Des fermiers qui ne soignent pas le cancer qui les gruge : pas le temps. Des femmes qui retournent au champ le jour d’une fausse couche : pas le choix. Des hommes âgés qui exprimaient leur vécu pour la première fois, aussi. Des familles qui exploitent leur terre pour nourrir la population, mais qui n’arrivaient tellement pas, avant les Fêtes, qu’elles devaient demander des paniers de Noël.
Des tas de messages, donc. Et une invitation au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation. Pendant presque deux heures, tout récemment, le couple a exposé sa vision au ministre André Lamontagne.
Maryse Lecavalier et Mathieu Ferland ont pu s'entretenir pendant près de deux heures avec le ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec, André Lamontagne.
Maryse Lecavalier et Mathieu Ferland ont pu s'entretenir pendant près de deux heures avec le ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec, André Lamontagne. (Erick Labbé/Le Soleil)
Maryse avait son petit calepin rose en main. Le même qu’elle a amené aujourd’hui pour notre entretien. À l’intérieur, il y a des idées écrites au stylo. Des phrases surlignées en jaune. Un condensé de tout ce qui ne va pas dans le monde agricole.
Ça court sur des pages et des pages. Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas, dans le monde agricole.
«On s’est senti écouté», résume Mathieu.
Mais au-delà de l’écoute, il y a peu à dire.
«Il n’a pris aucun engagement. Je lui ai demandé si on pouvait faire un suivi dans six mois ou un an. Devant sa réaction, j’ai bien vu: il n’y avait rien qui s’en vient pour nous. Qu’est-ce que ça va prendre, pour qu’on se fasse entendre?», soupire Maryse.
Maryse Lecavalier est arrivée à sa rencontre avec le ministre Lamontagne avec un calepin plein d'idées.
Maryse Lecavalier est arrivée à sa rencontre avec le ministre Lamontagne avec un calepin plein d'idées. (Karine Tremblay)
Elle arrivait pourtant avec une liste d’idées, avec des pistes de solution pour enlever de la pression et pour favoriser le mieux-être de ceux qui remplissent nos assiettes.
Par exemple?
Des congés parentaux basés sur le salaire moyen, la mise en place d’assurances collectives, des services de santé groupés qui incluraient médecin, psychologue, physiothérapeutes. Bref, des mesures qui aideraient financièrement autant que d’autres qui permettraient d’intervenir en prévention. D’aider. De sauver des fermes, de sauver des vies, peut-être.
«Tu sais, j’ai un ami fermier qui est décédé d’une crise cardiaque. À seulement 35 ans. Il avait trois jeunes enfants», me raconte Mathieu.
Cet ami vivait un immense stress financier, depuis plusieurs mois. Comme tant d’agriculteurs.
C’est triste, parce que nourrir une population, c’est un beau métier, un métier important, un métier que j’aime.
— Mathieu Ferland
Un métier que Mathieu a appris avec son grand-père : «La ferme est dans la famille depuis 1950. Moi, à six ans, je suivais déjà mon grand-père partout. L’amour de la terre, ça me vient beaucoup de lui.»
Maryse et Mathieu réclament des changements pour les producteurs, mais ils insistent : l’enjeu dépasse la stricte sphère agricole. Il concerne toute la population. Il touche à notre souveraineté alimentaire.
Pendant qu’on ne fait rien, des fermes disparaissent, des agriculteurs souffrent et ont faim. De mieux.