11/05/2026
Le retour du réalisme en relations internationales : quelles conséquences pour l’Union européenne ?
Sophie Heine
Le contexte international actuel est marqué par le retour de la guerre un peu partout dans le monde, ainsi que par l’écroulement des équilibres internationaux reposant en partie sur le droit et les organisations internationales. Les Nations Unies sont plus marginalisées que jamais et les déclarations qui fondent le droit international également.
Quant à l’approche du « soft power » (puissance douce) de l’Union européenne, elle semble elle aussi être devenue anachronique dans un monde où la force et la puissance paraissent redevenir la norme.
Ce nouveau contexte paraît être en contradiction avec les équilibres qui avaient permis aux États occidentaux de ne plus être en guerre. Selon le narratif dominant, cette paix relative dans le monde occidental (malgré des conflits distants et par procuration) aurait été réalisée grâce au droit international et aux organisations le promouvant, autant que par une évolution des mentalités en faveur des normes, principes et droits humains au niveau global.
Ceci aurait été de pair avec une limitation de la souveraineté étatique et de ses dérives potentielles.
Autrement dit, le développement d’une approche kantienne, fondée sur le droit, la négociation, la démocratie, les libertés et les organisations internationales et globales, aurait fait reculer une vision plus hégélienne soulignant l’importance de la souveraineté étatique, de la guerre et des conflits entre puissances. Cette approche idéaliste s’effondrerait avec le retour d’un réalisme pur et dur.
Sans aucun doute, les relations internationales sont plus que jamais dominées par les rapports de force bruts et le conflit entre puissances. Toutefois, prétendre que ceux-ci avaient disparu serait naïf. Si le droit et les organisations internationales ont eu un rôle important à jouer ces dernières décennies, c’est aussi et surtout parce que les grandes puissances l’ont bien voulu, et non uniquement par la force de persuasion des principes sur lesquels ces organisations se fondent. La tension entre droit et puissance a toujours été là de façon sous-jacente. Mais il est vrai que les équilibres qui permettaient de la contenir sont désormais profondément remis en question.
En particulier, la position de l’Union européenne comme « soft power », usant avant tout de la négociation, d’outils commerciaux et de principes libéraux pour être écoutée, n’a pu exister que parce que ce bloc n’était pas menacé et parce qu’il était protégé par les États-Unis. L’organisation garantissant cette protection, l’OTAN, a d’ailleurs toujours fonctionné selon des principes extrêmement réalistes.
Dans un contexte où les rapports de force s’expriment à nouveau avec intensité sur la scène globale, les discours idéalistes n’ont aucune chance de s’imposer. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille accepter l’idée hégélienne selon laquelle la guerre serait toujours inévitable et la paix impossible. L’objectif kantien de « paix perpétuelle » est plus que jamais d’actualité, et c’est d’ailleurs historiquement lorsque la guerre revient que les perspectives pacifistes refleurissent. Toutefois, s’il nous faut maintenir l’objectif de paix, les moyens adoptés se doivent d’être en partie réalistes. Aucun « soft power » ne peut réellement fonctionner sans les moyens d’application d’un « hard power ».
Pour les Européens, cela signifie que l’intégration vers une politique de défense souveraine est indispensable. Il faut dépasser l’intergouvernementalisme et faire un saut qualitatif garantissant une défense unique pour tous les Européens. Cette défense européenne devrait être adossée à une souveraineté européenne à part entière, supposant à terme la disparition des souverainetés étatiques. Même si une décentralisation de certaines compétences est possible, le pouvoir régalien de la défense ne peut en effet exister qu’à un seul niveau pour fonctionner en pratique,
En s’appuyant sur les arguments développés dans Défense européenne pour les citoyens : souveraineté, démocratie, État de droit, le retour du réalisme dans les relations internationales ne doit pas être interprété comme un appel à abandonner les principes libéraux, mais plutôt comme une invitation à les inscrire dans des structures capables de les soutenir par la puissance. Dans cette perspective, la faiblesse actuelle de l’Union européenne ne réside pas dans son attachement aux normes, mais dans son incapacité à les défendre réellement et de manière autonome.
Une défense européenne crédible doit être conçue pour les citoyens, et non seulement pour les États. Cela implique un changement fondamental : la politique de sécurité ne peut rester le domaine réservé des négociations intergouvernementales ou des décisions technocratiques. Elle doit au contraire être enracinée dans la légitimité démocratique, la transparence et la responsabilité politique. Sans cela, tout renforcement du « hard power » risque de reproduire précisément la logique de domination et de concurrence entre souverainetés que décrit le réalisme.
Dans le contexte géopolitique actuel, l’Union européenne fait face à un paradoxe. D’un côté, elle doit répondre à un environnement de plus en plus hobbesien où les capacités militaires et l’autonomie stratégique sont indispensables. De l’autre, si elle se contente d’imiter les politiques de puissance traditionnelles, elle risque de saper ses propres fondements normatifs. La solution consiste à réconcilier la puissance avec la démocratie et l’État de droit, plutôt qu’à les opposer.
Cela entraîne plusieurs implications majeures :
Premièrement, la défense européenne doit être supranationale plutôt qu’intergouvernementale. Un système fragmenté d’armées nationales faiblement coordonnées ne peut garantir ni l’efficacité ni le contrôle démocratique. Une structure de défense européenne unifiée, placée sous l’autorité d’institutions démocratiquement élues, assurerait à la fois la cohérence stratégique et la légitimité politique.
Deuxièmement, la souveraineté doit être redéfinie plutôt qu’abolie dans la pratique. Nous ne plaidons pas pour la disparition du contrôle démocratique, mais pour son déplacement au niveau européen. La véritable souveraineté suppose la capacité des citoyens à déterminer collectivement leur sécurité à travers des institutions démocratiques. Dans un monde globalisé
et traversé par les conflits, cette capacité ne peut plus être exercée efficacement au niveau national.
Troisièmement, une politique européenne de défense doit rester encadrée par des normes et principes libéraux et démocratiques. Son objectif n’est pas la projection de puissance pour elle-même, mais la protection des citoyens et la préservation de la paix. Cela implique des conditions strictes pour l’usage de la force, un contrôle judiciaire fort et un alignement sur les principes de l'etat de droit.
Enfin, afin d’éviter de reproduire les excès des souverainetés étatiques, une politique européenne de défense — ancrée dans ce gouvernement souverain et démocratique — devrait non seulement être détachée de toute forme d’euro-nationalisme, mais aussi servir de première étape vers une paix perpétuelle mondiale. Cela nécessiterait une refondation radicale des institutions existantes à cette échelle, afin de les rendre véritablement mondiales plutôt que simplement internationales, et de les démocratiser. Cela exigerait également de les doter d’outils souverains d’application en cas de non-respect des normes internationales. L’étape ultime vers la paix mondiale consisterait donc à établir une souveraineté à cette même échelle globale.
En définitive, nous devons reformuler le débat entre réalisme et idéalisme. Plutôt que de les considérer comme mutuellement exclusifs, il faut reconnaître que des instruments réalistes sont nécessaires pour protéger des objectifs idéalistes.
Dans ce sens, le retour du réalisme ne marque pas la fin du projet européen, mais un tournant critique dans son évolution. Une défense européenne démocratique et souveraine pourrait permettre à l’Union de rester fidèle à ses valeurs fondatrices tout en s’adaptant à un environnement international plus hostile.
L’enjeu n’est donc pas de savoir si l’Europe doit devenir une puissance, mais quel type de puissance elle choisira d’être : un acteur géopolitique traditionnel mû par la compétition, ou une entité démocratique capable d’allier force et État de droit. Dans ce projet, la souveraineté doit être restaurée au niveau européen et, potentiellement à long terme, défendue à l’échelle mondiale.
Références
Georg Wilhelm Friedrich Hegel, T. M. Knox (Editor), Stephen Houlgate (Contributor), Outlines of the Philosophy of Right (first published in 1821), 2008, Oxford University Press, USA
Sophie Heine, For a Sovereign Europe, Peter Lang, Oxford, 2019, For a Sovereign Europe : Heine: Amazon.fr: Livres
Sophie Heine, Souveraineté européenne: Réalisme et réformisme radical, Academia, Louvain-La-Neuve, 2021, Amazon.fr - Souveraineté européenne: Réalisme et réformisme radical - Heine, Sophie - Livres
Sophie Heine, Défense européenne pour les citoyen, Souveraineté, démocratie, état de droit, Couleur Livres, Bruxelles, 2024, Amazon.fr - Defense europeenne pour les citoyens - Heine, Sophie, Marsia, Jean - Livres
Emmanuel Kant, - De la Paix perpétuelle, CreateSpace Independent Publishing Platform, 2015 (first edition 1795)
Joseph Nye, Bound to Lead: The Changing Nature of American Power (1990)
Sophie Heine : Politologue, Institut Egmont – Institut royal des relations internationales et Bodleian Libraries (Université d’Oxford). Auteure notamment de Défense européenne pour les citoyen, Souveraineté, démocratie, état de droit, Couleur Livres, Bruxelles, 2024 et Souveraineté européenne: Réalisme et réformisme radical, Academia, Louvain-La-Neuve, 2021